Le blues est une forme musicale vocale et instrumentale, dérivée des chants de travail et des gospels des populations afro-américaines.
Le blues a eu une influence majeure sur la musique populaire américaine, puisque l'on en retrouve des traces dans le jazz, les big bands, le rhythm and blues, le rock and roll, le hard rock, la musique country, la musique pop, et même la musique classique.
Les plus anciennes formes de blues provenaient du Sud des États-Unis, à la fin du et au début du . Ces formes étaient le plus souvent orales, accompagnées parfois par un rythme donné par des instruments rudimentaires. C'est principalement dans les champs de coton de la région du delta du Mississippi (entre Senatobia et Clarksdale) que ces formes prennent des tours de plus en plus complexes. L'une des formes antérieures au blues est le Fife and Drums joué dans la région Hill Country du Mississippi (il s'agit d'un ensemble de percussions guidé par une flûte traversière en bambou, instrument que jouait le maître en la matière, Othar Turner). Il y eut d'autres formes de blues avec des instruments rudimentaires (une corde fixée sur une planche). Puis le blues a évolué avec des instruments simples, tels que la guitare acoustique, le piano et l'harmonica. La légende raconte que l'un des guitaristes bluesmen, Robert Johnson, aurait signé un pacte avec le diable ce qui lui aurait permis de devenir un virtuose du blues (blue devils : c'est une musique liée aux forces maléfiques qui était fuie et rejetée par nombre de personnes aux États-Unis).
W.C. Handy fut l'un des premiers musiciens à reprendre des airs de blues, à les arranger et les faire interpréter par des chanteurs avec orchestres. Il fut également l'auteur de morceaux parmi les plus célèbres, tel le fameux Saint Louis Blues.
Du point de vue des textes, les premiers blues consistaient souvent à répéter un même vers deux ou trois fois, comme par exemple :
Les années 1920 et 1930 virent l'apparition de l'industrie du disque, et donc l'accroissement de la popularité de chanteurs et guitaristes tels que Blind Lemon Jefferson et Blind Blake qui enregistrèrent chez Paramount Records, ou Lonnie Johnson chez Okeh Records. Ces enregistrements furent connus sous le terme de race records (musique raciale), car ils étaient destinés exclusivement au public afro-américain. Mais les années 1920 connurent également des chanteuses de blues extrêmement populaires, telles que Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Victoria Spivey.
Dans les années 1940 et 1950, l'urbanisation croissante et l'apparition des premiers amplificateurs menèrent à un blues plus électrique (tel que le Chicago blues), avec des artistes comme Howlin' Wolf et Muddy Waters. C'est ce blues électrique qui donnera plus tard ses racines au rock and roll.
Dans les années 1960, une nouvelle génération d'enthousiastes du blues apparaît en Europe et en particulier en Angleterre. Les principaux acteurs de ce que l'on appelle alors le British Blues Boom sont les Yardbirds, les Bluesbreakers menés par John Mayall ou encore les Animals et incluent de nombreuses stars de la pop et du rock à venir Jimmy Page, Eric Clapton ou Jeff Beck (tous trois membres successivement des Yardbirds) qui intègrent à leur musique des influences psychédéliques et pop. Ces artistes parmi lesquels on compte également Janis Joplin et Jimi Hendrix, tous influencés à la fois par le blues traditionnel et le blues électrique, firent découvrir cette musique au jeune public de l'époque. L'interprétation que les artistes de cette génération donnèrent au blues aura plus tard une influence très forte sur le développement du rock and roll.
Depuis lors, le blues – tant traditionnel que contemporain – a continué d'évoluer à travers le travail de Robert Cray, Bonnie Raitt et bien d'autres...
D'un point de vue technique, le blues repose sur trois éléments :
Le blues a eu une influence sur une très large variété de styles musicaux qui intégrèrent dans des proportions variables l'un ou plusieurs de ces éléments. Si l'on ne peut alors plus parler de blues on utilise fréquemment le qualificatif bluesy pour indiquer cette coloration particulière apportée. Il est à noter par ailleurs qu'au-delà de stricts canons techniques, le blues se caractérise par une humeur teintée d'une certaine langueur ou mélancolie.
Le blues repose sur un rythme ternaire syncopé. Chaque temps est donc découpé en trois croches dont on ne marque que la première et la troisième. Le rythme peut être plus ou moins rapide. Traditionnellement, le blues est assez lent. Le shuffle indique généralement un tempo moyen. Quant au boogie, c'est en général une cadence plus appuyée.
Le blues traditionnel est formé à partir de 3 accords (I, IV, V) qui se répètent sur douze mesures. Dans ce cas on parle de « 12 bar blues ». Les sonorités les plus communément employées sont les accords de septième. Dans ses formes un peu plus élaborées, le blues recourt fréquemment à des accords augmentés de la neuvième.
La structure la plus simple suit généralement la forme suivante :
| I | I ou IV | I | I |
| IV | IV | I | I |
| V | IV | I | I ou V |
ce qui pour un blues en La donnerait par exemple (notation anglosaxonne):
| A | A ou D7 | A | A7 |
| D7 | D7 | A | A |
| E7 | D7 | A | A ou E7 |
La variation introduite à la seconde mesure s'appelle un quick change (changement rapide en anglais)
Cette structure dépouillée permet de souligner l'interprétation et de laisser une large place à l'improvisation et aux solos.
La gamme Blues traditionnelle est simplement une gamme pentatonique mineure à laquelle on a ajouté une note. C'est cette dernière (la quinte diminuée) qui donne la couleur blues au morceau, d'où son nom de blue note (« note bleue »).
Certains auteurs, notamment Le Roi Jones dans son livre Le Peuple Blues, avancent la théorie que ce serait là une tentative d'adaptation d'une gamme propre à la musique traditionnelle africaine.
Les 5 + 1 notes de la gamme blues sont donc:
T + 1,5 + 1 + 0,5 (blue note) + 0,5 + 1,5 (+ T).
E.g. en Do: Do - Mib - Fa - Fa# (blue note) - Sol - Sib (- Do).
Si l'on parle de quinte diminuée, il ne faut pas dire Fa# mais sol bémol : do-fa# étant une quarte augmentée. Mais le son est (presque) exactement le même, c'est une enharmonie.
L'autre gamme fréquemment utilisée en blues est la pentatonique majeure.
Ce n'est pas la quinte diminuée qui est la note bleue. D'ailleurs il y a deux notes bleues par mode. Ce sont la tierce diminuée et la septième diminuée. Pour Do : do - ré - mib - fa - sol - la - sib. La fonction harmonique reste majeure malgré ces deux notes diminuées et c'est ce qui donne la couleur du blues. Si l'on joue la pentatonique majeure sur la tierce mineure on obtient effectivement ces notes bleues. Toujours pour Do : mib - fa - sol - sib - do. La quinte diminuée — en l'occurrence fa# — est une passing note mais n'est pas la note bleue.
La plupart des blues sont en modes majeurs. Il existe cependant de fameux blues en mineur par exemple : As the Years Go Passing By par Albert King.
Bien que le blues puisse être interprété sur tout type d'instrument, certains sont plus traditionnellement utilisés que d'autres :
Dans un large sens, le timbre est la « couleur » du son, comme par exemple la couleur d'une voix ou d'un instrument de musique. On a coutume de dire que les chanteurs classiques essaient d'imiter les instruments alors que les instruments de blues essaient d'imiter la voix humaine (ou celle de Donald Duck ou le bombardier ou la mitraillette). Les bluesmen ont beaucoup exploré en la matière, depuis le son dirty ou saturé des Rolling Stones jusqu'aux psychédélisme de Hendrix.
Le vibrato est un effet appliqué à une note de musique. Il s'agit de provoquer une variation rapide de la hauteur du son autour de sa tonalité (définie par une fréquence de vibration). Comme tous les effets de nuance, le vibrato apporte une expressivité particulière selon la façon dont il est effectué : vite ou lentement, de façon fluide ou saccadée.
Divers moyens ont été utilisés depuis B. B. King surtout :
Ça commence souvent banalement :
Et ça dérappe peu à peu, couplet après couplet
À l'origine les bluesmen étaient des brave paysans (les hill Billies, « ploucs » en français) perdus au fin fond du « delta du Mississippi », plaine cotonnière qui n'est pas le vrai delta mais plus au nord. Ils chantaient souvent des évènements locaux tels que la crue du Mississippi (High Waters Blues), la construction des digues (Levee), l'incendie d'une ferme de coton. À la rigueur on parle d'une grande ville pas trop éloignée comme La Nouvelle Orléans, Memphis, Saint Louis. Mais il y a fatalement des incursions ou des espoirs de voyages dans d'autres villes des États-Unis, que ce soit pour trouver du travail, faire le service militaire ou participer aux luttes d'émancipation.
Un bluesman peut donc être amené à parler de l'actualité nationale. Une anecdote montre le second degré des Bluesman et l'utilisation d'un langage propre. Dans Sweet home, Chicago, Robert Johnson rêvait d'aller ; en 1980, les Blues Brothers corrigeront cette erreur croyant que Johnson avait fait une erreur géographique. En fait la Californie dans l'imaginaire Blues signifie pays de richesse,de la ruée vers l'or, ce qu'était Chicago à l'époque pour les Bluesmans pauvre du Mississippi.
Enfin l'horizon ne manquera pas de s'élargir au globe avec la participation de certains appelés à la Seconde Guerre mondiale, au mur de Berlin, à la guerre du Viêt Nam. On retrouve tout ceci dans des blues comme celui de J.B. Lenoir.
Comme beaucoup de textes poétiques le blues joue sur l'interaction entre des contraires.
Les choses ne sont jamais simples en matière de poésie, le langage n'est pas univoque surtout quand l'auteur est un être humain enchaîné (ou un adolescent qui veut se libérer des parents dans le rock). Ce qui signifie qu'il faut toujours se méfier lorsqu'on lit un texte de blues, surtout nous autres francophones. Allez savoir s'il n'y a pas un message codé. Presque toute les phrases ont un effet rhétorique plus ou moins évident. Par exemple dans une Amérique corsetée dans le puritanisme, il serait malséant de raconter des grivoiseries ou même des choses de sexe. D'où de multiples doubles sens parfois argotiques, parfois phonétiques, souvent ingénieux.
Exemples d'école :
Mais ce n'est pas si simple, un doute finit par subsister, il y a des passages où on ne sait plus s'il y a second degré ou simple premier degré
quand je te vois...
Glorieux reliquat d'ambivalence du langage !
Dans le domaine politique et social c'était encore plus délicat. Comment critiquer le maître blanc ? Comment se plaindre de son sort ?
Blue, familiar (depressed) : triste , cafardeux ; to feel blue : avoir le cafard. Le mot familier blues veut dire « cafard », « spleen » mais on ne peut pas s'en contenter. Les textes racontaient principalement la dureté de la vie et ses injustices, ce qui donna à tort au blues une réputation de musique du désespoir, alors que les paroles sont au contraire souvent joyeuses et pleines d'humour.
On a coutume de schématiser les choses en disant que gospel et blues sont deux frères ennemis, le Gospel parle de Dieu, le Blues n'en parle pas. Il existe certaines légendes sulfureuses que l'on retrouve dans certains morceaux (Crossroad, Me and the Devil Blues) selon lesquelles tel ou tel guitariste aurait passé un pacte avec le Diable à minuit à la croisée des chemins : échange d'une virtuosité époustouflante contre son âme. Sont concernés par cette légende Robert Johnson, Son House, Jimi Hendrix et d'autres. Plus concrètement au départ un bluesman (même phénomène avec les rockeurs) ne s'occupe pas de Dieu, mais souvent se crée une dynamique, sous la pression sociale – reproche de mécréantisme voire de diabolisme fréquemment couplé avec un reproche de dépravation sexuelle - ou selon une réflexion personnelle. L'artiste peut basculer vers le gospel, définitivement ou avec des aller-retours, comme Skip James. La même bifurcation s'est manifestée à la naissance du rock, fils spirituel du blues. Par exemple Little Richard a commencé avec des rocks ébouriffants et hurlants, sa musique a été qualifiée de diabolique, il a interrompu sa carrière pour devenir pasteur, il fut chanteur de gospels et finalement depuis 1964, il oscille entre la théologie et le rock and roll.
Certains auteurs ont poussé à l'extrême cette dichotomie (Dieu/pas Dieu) en la présentant comme parallèle avec l'opposition entre une philosophie de la résignation et une philosophie de la révolte. « Je vis une vie d'esclave, je ne peux rien changer mais ça ira mieux au paradis et je le chante dans mes gospels » ou bien « je vis une vie d'esclave mais ça va changer quand nous nous révolterons et je le chante dans mes blues » ; l'auteur typique sur ce point est Le Roy Jones (Le Peuple du blues, Folio, Gallimard, Paris, 1968 - aux USA, Blues People, 1963). Il allait j'usqu'à affirmer que le blues était l'hymne naturel des Panthères Noires (Black Panther Party).
Pour en revenir à la notion de base selon laquelle le Gospel parle de Dieu et le Blues n'en parle pas, disons que le Blues ne se revendique pas athée mais plutôt laïc, bien que ce terme soit un anachronisme et un ana-géographisme. Il est « laïc », il invoque parfois le Dieu des chrétiens, il pratique parfois une religion animiste (exemples : got my mojo working, un mojo étant un gri-gri ou le sexe marculin en argot et I'm a Voodo chile, le vaudou étant la version importée d'Afrique).
Un paradoxe mérite d'être signalé : on manque de recul pour distinguer des périodes bien nettes sur les 50 dernières années alors qu'on le fait pour les 50 premières. En 1955 environ le blues était considéré comme un style mort ou agonisant susceptible de faire l'objet d'études par les historiens de l'art et du folkore noir américain. C'était sans compter sur le blues revival des années 1960 qui a surgi, à la surprise générale, dans l'Angleterre des adolescents blancs. l'American Folk Blues Festival qui se déroula en Europe de 1962 à 1972 n'y est peut-être pas pour rien. Cette renaissance aura deux effets principaux :
Il convient de remarquer que le rock est issu du blues, sur un tempo beaucoup plus rapide et un rythme binaire au lieu du ternaire Blues , beaucoup de musicien rock on une formation de bluesman tel que : Ike Turner, Carl Perkins, Chuck Berry et Elvis Presley dès le début ainsi que The Rolling Stones, ZZ Top,AC/DC, The Doors.
Pour les The Rolling Stones, le blues est leur première source d'inspiration (Little Red Rooster, I'm a King Bee, Ain't Gonna Move, Love in Vain, Prodigal Son... sont des classiques du blues). Les albums Beggars Banquet, puis le disque dit « de la braguette » (Sticky Fingers) avec Can't You Hear Me Knocking? sont également bien inspirés du blues. Leur nom lui-même vient d'un blues de Muddy Waters, Rollin' Stone.
Dans sa mouvance, et grâce aux nombreux succès de Chenier (à partir de Squeeze box boogie en 1954), un courant Zydeco, traditionnel, commercial et durable se crée avec de très nombreux artistes.
En 2003, Martin Scorcese produit une série de sept films documentaires sur le blues intitulée The Blues, a Musical Journey.
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