L'acquisition du langage est l'événement le plus considérable dans la vie d'un enfant. Liée à la maîtrise de la fonction symbolique, elle se déroule généralement entre un et trois ans et est corrélative aux développements de l'intelligence.
Les cris du nouveau-né ne sont pas encore du langage, il ne s'agit que d'expressions de malaise ou de souffrance sans intention de signification ou de communication. Mais s'ils n'ont pas de sens pour le bébé, son entourage va leur en donner. Le bébé va établir un lien dans son cerveau entre ses cris et la vue des adultes, il va les utiliser comme des signaux adressés à son entourage pour qu'il agisse sur lui.
Progressivement, l'enfant va reconnaître les personnes et établir un lien entre les paroles qu'elles prononcent et certains objets qu'elles désignent. L'interaction entre l'enfant et ces objets servira de repère de plus en plus défini.
Vers trois mois l'enfant comprend des mots simples comme papa. Il est important de signaler ici que l'un des facteurs fondamentaux permettant le développement de la communication linguistique est la communication affective. Pour que l'enfant parle il faut qu'il le désire.
Vers le quatrième mois on peut entendre les premiers gazouillis, ce qui correspond à un babillage plus complexe. Le bébé produit d'abord des sons de façon accidentelle puis il en reproduit certains de façon constante et répétée.
Vers la fin de la première année, le babillage est plus clair et on constate la répétition intentionnelle de certaines sonorités, l'enfant a alors la possibilité de prononcer le premier mot.
Il manifeste une intention de signification précise et correspond véritablement à l'accès au langage. Il n'y a pas de mot privilégié apparaissant plus systématiquement que d'autres (même si papa et maman sont les mots les plus fréquents) et l'âge d'apparition se situe entre neuf et douze mois.
Ce premier mot a plus de signification pour l'enfant qu'il n'en a pour l'adulte, c'est pourquoi on le qualifie de mot-phrase car il ne renvoie pas seulement à un objet, mais à une action ou une situation.
Exemple : « Maman » peut signifier « elle arrive », « cet objet lui appartient » ou « c'est sa voix que j'entends ».
L'enfant veut donc en dire plus qu'il ne peut en dire, l'intention de signification dépasse la capacité d'expression. Un mot a en général de multiples significations que l'entourage parvient à décoder en fonction des circonstances.
On peut donc considérer qu'il y a deux moments principaux dans l'acquisition du langage :
Les sens utilisés pour signifier le mot ont beaucoup d'importance : Plus il y en a d'impliqués, plus grande sera la capacité de le définir.
Exemple : Voir une femme peut signifier « maman » tandis que voir et entendre une femme peut signifier « maman » pour une personne en particulier.
Dans les premières semaines de vie, le bébé émet un langage qui se résume au cri ! La soif, la faim, la solitude, la douleur, l’insécurité, la frustration, la contrariété s’expriment dans ce cri comme un véritable signal d'alarme à l’attention de la mère et de l'entourage. L'émission de ce signal, propre à toutes les espèces animales "sonores", est censée provoquer des réactions de protection de la part des parents. Il relie le bébé à ses parents et réalise une première communication à l’adresse de leur cerveau affectif, en particulier de la mère. Ces cris du ‘‘ventre’’ (stimulés par les centres cérébraux primitifs de la faim et de la soif), accompagnés de pleurs, ont le pouvoir réel de faire mal au ventre par un timbre spécial qui prend aux tripes parentales.
Les cris, pleurs et vagissements, prémices du langage, constituent un appel et une première ébauche d'échange. L'intonation du cri est variée et la mère distingue très tôt les cris de colère, de fatigue, de douleur, de faim et de joie de son bébé. Elle donne à ces cris la réponse qui convient. Les pleurs sont pour le bébé le moyen le plus sûr d’obtenir de l'aide. Ils inquiètent la mère et la font accourir. Cette réaction réflexe survient lors de situations de malaise que l'enfant ne peut pas contrôler seul. Il ne s'agit donc pas encore de pleurs intentionnels. La signification des pleurs peut toutefois être très différente selon les cas. Le volume, le timbre de la voix et le rythme du souffle sont autant d’indices sonores. D’autres sont visuels, l'expression du visage, les mouvements de succion, les grimaces, les sourires, les gestes et la posture permettent aussi de décrypter le message. Les expériences ont prouvé que les premiers cris sont asexués. Le seul critère auditif ne permet donc pas de reconnaître le sexe de l'enfant lors des premiers mois. Par ailleurs, les chercheurs sont parvenus à isoler plusieurs sortes de cris en fonction de la tonalité, de la fréquence (de 1000 à 4000 Hertz) et de l'intensité. Ils ont alors essayé d’établir expérimentalement ce que les parents découvrent, en général, tout à fait spontanément. Les besoins, désirs, peurs, douleurs et joies s’expriment, tour à tour, par des cris :
Le cri de faim est le plus connu. Le premier son " oin ", peu aigu, dure une seconde. Il est suivi d’un " sifflet inspiratoire " – très bref et plus aigu – et reprend après un instant de repos. Il peut déclencher une montée de lait chez la mère qui allaite. Le cri de rage est la version amplifiée du précédent : sa tonalité est plus aiguë, l’intensité plus forte et l’enchaînement des cycles plus rapide. Le cri de douleur, qui provoque l’arrivée immédiate des parents, est également caractéristique. Il débute par un cri de plus de 4 secondes, suivi d’un arrêt complet de 7 secondes en expiration. Les cris reprennent ensuite, une courte inspiration précédant juste le hurlement. Le cri de douleur aiguë est intense, strident, perçant et proportionnel à l'intensité de la douleur. Le cri de douleur continue est monotone et grave. Le cri de frustration est du même type que le précédent. Il commence par un cri et se termine en longue pause respiratoire. Il peut, quelques mois plus tard, se transformer en l’impressionnant spasme du sanglot. Le cri d'endormissement qui intervient après les repas ressemble au cri de la faim. Le cri de plaisir est propre à chaque bébé avec une tonalité et une intensité variables..
Vers l’âge de 2 mois, le long gémissement lancinant est, en dehors des états de maladie, un appel véritable. A ce stade, le réflexe s’est transformé en comportement intentionnel. Le bébé a enregistré les réponses de ses proches à ses cris et il commence à en nuancer l’expression. Donc tout se passe comme si les appels issus du cerveau primitif du bébé réveillaient des neurones des cerveaux primitifs et affectifs des parents. Pour l’enfant, c’est un véritable programme primitif de sauvegarde, de survie. La correspondance entre cerveaux primitifs et émotionnels, authentique connexion externe entre neurones de même origine et fonction, a un caractère vital ; or la communication entre adultes en ignore la valeur et la portée. L’évolution a conservé les cris pour leur rôle spontané d’alarme. L'émission de ces signaux sonores aigus chez le nourrisson s'apaise progressivement dès lors qu'apparaît un langage phonétique proprement dit, qui commence par quelque timide “a-reu areu”, témoin d'une satisfaction du bébé et déjà d’une aptitude à la parole. Suit une phase de lallation spontanée, jeu vocal commun aux enfants de toutes les cultures de 6 à 10 mois, y compris chez les enfants sourds (chez qui ce jeu s'éteint rapidement). La lallation consiste en une émission de tous les sons de base des langues. Elle a la vertu de faire prendre conscience à l'enfant qu'il est lui-même l'émetteur de ces sons (sauf s'il est sourd). Ce stade est capital pour la prise de conscience de notre émission sonore et de notre propre écoute. Il aboutit à la formation progressive d’un circuit d’émission autocontrôlé comme le souligne le Dr Tomatis afin d’acquérir le geste articulatoire. Le nourrisson va progressivement sélectionner les sons de sa langue maternelle grâce au conditionnement de renforcement de ses parents qui le félicitent lorsqu’un son signifiant est émis fortuitement. Cette période marque le début de la mémoire acoustique qui se réalise dans la gamme vocale de la langue maternelle. L’acquisition des sons de la langue est associée à l'amour qui agit sur l’enfant comme une gratification suprême. Si le programme génétique de ce jeu vocal est inné, la sélection de la gamme vocale de la langue maternelle est acquise et ce, très tôt. Le jeu vocal se fait par répétition imitative. Il permet au bébé de lier le premier phonème, émis "génétiquement", au deuxième, émis par imitation. La mémoire acoustique n'étant pas encore fiable, c’est par l’écoute que peut être produit le redoublement phonétique "baba", "tata"... Ce redoublement n’est pourtant pas si enfantin qu’il y paraît à première écoute, comme la suite le démontrera.
La régulation affective est un processus continu de patrons émotionnels de l'individu, en relation constante avec les demandes de l'environnement, ce qui en fait un processus de nature fondamentalement adaptative. Plusieurs modèles de l'attachement supposent l'existence d'une prédisposition biologique du bébé à émettre des signaux et d'une prédisposition biologique du parent à répondre à ces signaux. Cela se réalise dans le cadre d'un processus de régulation de l'affect du nourrisson par l'intermédiaire du parent. Une étude franco-italienne menée chez la souris par Francesca d’Amato de l’Institut de Neurosciences de Rome, montre que le système opioïde du cerveau serait impliqué dans l’attachement du petit à sa mère. Kumin identifie quatre phases de la régulation de l'affect, communément évoquées par diverses approches théoriques : psychologie du Moi - théorie de la relation à l'objet - psychologie du Soi - recherche développementale sur le nourrisson. La première phase relève de la perception d'un danger, anticipé ou expérimenté. La seconde fait intervenir l'initiation d'un processus de signal de communication. La troisième est la réception de ce signal. La dernière phase permet d’éviter le danger par une opération défensive visant à réduire l'expérience de l'anxiété qui y est reliée. Durant les premiers mois, le parent agit comme moi auxiliaire, assurant réception et médiation des signaux anxieux du bébé. Son rôle est donc fondamental dans le développement de la régulation de l'affect de l'enfant, puisqu'en lisant les signaux du bébé et en offrant la stimulation optimale appropriée, il assure une modulation de l'éveil suffisante pour permettre au bébé de rester organisé. Si le développement suit son cours normal, le Moi du bébé se structure de telle sorte qu'il peut prendre graduellement le relais d'une façon autonome en recevant et médiatisant ses propres signaux d'anxiété par l'entremise de mécanismes de défense adaptés.
Progressivement le développement de la mémoire acoustique du nourrisson va permettre aux sons sélectionnés dans la langue adulte de pénétrer et développer l’arborescence neuronale des aires du langage de son cerveau. Avant même que les mots du langage adulte aient un sens dans son cortex cérébral G, le nourrisson aura préalablement enregistré dès 4 mois dans son cerveau D, le registre vocal de la langue, telle une portée musicale de phonèmes. Cette phase d'enregistrement phonétique et mélodique se complète par une phase de différenciation des phonèmes par imitation dès 11 à 12 mois. Le passage à la signification se développe ultérieurement par un stade appelé des mots-phrases, mots uniques exprimant des désirs, des besoins (je veux boire, raccourci en baba), réalisant les premiers liens sons/sens, signifiants/signifiés. La capacité à reproduire des mots à deux phonèmes différents nécessite leur association dans la mémoire acoustique et l’affinement de leur exécution par les organes de la parole. Cet apprentissage n'est pas évident, et l'enfant, entre un et deux ans, se contente souvent de répéter uniquement le dernier phonème entendu. Lorsqu'il y parvient, cela signifie que les neurones, supports de la trace phonétique de chaque phonème, s'associent dans sa mémoire phonétique ; cela signifie aussi qu'il parvient à associer le premier phonème du mot parlé au deuxième phonème du mot mémorisé : pa… pi, papy. Mais, nous les adultes, sommes devenus sourds, car quand l’enfant dit papa, pipi, caca, dodo, nous ne savons entendre consciemment que le redoublement de syllabes, tel pa~pa, et nous qualifions un peu trop vite ces mots à double syllabe d’enfantins. Pourtant ces premiers mots révèlent deux caractéristiques fondamentales du langage humain : - d’une part, dès son début, le langage est mimétique, analogique et ses unités syllabiques conscientes qui formeront nos futurs mots sont autocopiées : pa~pa, dans un mode de fonctionnement en série. Un apprentissage qui s’inscrit dans les aires du langage du cerveau G. - d’autre part, nous ne percevons pas ou nous avons perdu la perception de la liaison entre les deux groupes de phonèmes identiques, qui reste non consciente : pourtant dans papa pipi caca dodo, la liaison non consciente est aussi enregistrée par notre cerveau D, à savoir ap de papa, ip de pipi, ac de caca et od de dodo. Il s’agit de sons, de groupes de phonèmes non conscients, dont la suite de ce livre vous démontrera qu’ils ne sont ni arbitraires, ni immotivés.
« Fais do~do, Colas mon cher petit frère linguiste », berce-toi d’illusions conscientes, dodo l’enfant do(miné), dormira bientôt : ce n’est pas avec la syllabe do du cerveau dominant gauche (sinistra disaient les latins), que bébé dormira et arrêtera son cri ; ce qui va calmer le cri du bébé, ce sont les accords mélodieux de l’onde douce d’une voix aimée, produite sous la commande du cerveau D et du cerveau affectif et mnésique mammalien. Dans ‘‘dodo’’ c’est od qui représente l’onde qui berce. Car l’onde de la mélodie que modulent les cordes vocales de la doudou qui dodine le Bébé, nouveau venu au monde, cache un code secret, jusqu’à présent insondé, le code de la genèse du langage ! L’ode de la Berceuse ne délierait-elle pas le nœud gordien de l’origine du langage, caché dans l’Odéon de Zeus, qu’Alexandre le Grand n’avait pu que trancher d’un coup d’épée et que Jacques Lacan n’a pas réussi à dénouer dans les signifiants ? La Berceuse, c’est l’onde du Verbe qui se penche sur le Berceau de l’humanité en abreuvant la bouche auditive du bébé.
à suivre...
(tiré du chapitre II du livre de C.Dufour
Entendre les mots qui disent les maux
Editions du Dauphin juin 2006
Psychologie du développement | Cognition | Développement chez l'humain
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