Richard Wagner (22 mai 1813 - 13 février 1883) est un compositeur allemand du ainsi qu'un important théoricien de la musique. On le connaît surtout pour ses opéras dont les principaux sont en réalité des drames lyriques. L'influence de Wagner sur la musique occidentale, et en particulier dans l'univers de l'opéra qu'il a révolutionné, est immense.
Richard Wagner naquit à Leipzig le 22 mai 1813. Son père, petit fonctionnaire municipal, mourut six mois après sa naissance. Au mois d'août de l'année 1814, sa mère épousa l'acteur Ludwig Geyer qui pourrait bien être le véritable père de Wagner. Geyer mourut quelques années plus tard, non sans avoir transmis au jeune Richard sa passion pour le théâtre.
Ce dernier nourrit d'abord l'ambition de devenir dramaturge, puis, vers l'âge de quinze ans, découvrit la musique qu'il décida d'étudier en s'inscrivant à l'Université de Leipzig (1831). Parmi les compositeurs qui ont exercé sur lui une influence notable, on peut citer Ludwig van Beethoven.
En 1833, Wagner avait achevé l'un de ses premiers opéras, Les Fées. Cette œuvre, qui imitait nettement le style de Weber, ne serait pas jouée pendant plus d'un demi-siècle. À la même époque, il réussit à décrocher successivement les postes de directeur musical aux opéras de Würzburg et de Magdebourg, ce qui le sortit de quelques ennuis pécuniaires. C'est à cette époque que Wagner écrivit Das Liebesverbot, opéra inspiré d'une pièce de William Shakespeare (Measure for measure). La création eut lieu en 1836, mais l'œuvre fut accueillie avec peu d'enthousiasme.
Un peu plus tard, en 1836, Wagner épousa l'actrice Minna Planer. Le couple emménagea alors à Königsberg puis à Riga, où Wagner occupa le poste de directeur musical. Après quelques semaines, Minna le quitta pour un autre qui la laissa sans le sou. Bien que Wagner acceptât son retour, ce fut le signe annonciateur de la progressive décadence de leur mariage qui se termina dans la souffrance, trente années plus tard.
Avant même 1839, le couple était criblé de dettes et dut fuir Riga pour échapper à ses créanciers (les ennuis d'argent devaient tourmenter Wagner le restant de ses jours). Pendant leur fuite à Londres, ils furent pris dans une tempête qui inspira à Wagner Le vaisseau fantôme. Le couple vécut également quelques années à Paris où Richard gagnait sa vie en réorchestrant les opéras d'autres compositeurs.
En 1840, Wagner mit la dernière main à son opéra Rienzi. Il retourna en Allemagne deux ans plus tard pour le faire jouer à Dresde, où il rencontra un succès considérable. Wagner s'installa dans cette ville où il vécut six ans, exerçant avec brio la charge de chef d'orchestre du grand théâtre. Pendant cette période, il composa et mit en scène Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser, ses premiers chefs d'œuvres.
Le séjour des Wagner à Dresde dut prendre fin en raison de l'engagement de Richard dans les milieux anarchistes. Dans les États allemands indépendants de l'époque, un mouvement nationaliste commençait à faire entendre sa voix, réclamant davantage de libertés ainsi que l'unification de la nation allemande. Wagner, qui mettait beaucoup d'enthousiasme dans son engagement, recevait fréquemment chez lui des anarchistes, tels que le Russe Bakounine.
Le mécontentement populaire contre le gouvernement saxon, largement répandu, parvint à ébullition en avril 1849, quand le roi Frederic II de Saxe décida de dissoudre le parlement et de rejeter la nouvelle constitution que le peuple lui présentait. En mai, une insurrection — vaguement soutenue par Wagner — éclata. La révolution naissante fut rapidement écrasée par les troupes saxonnes et prussiennes et des mandats d'arrêt furent délivrés contre les révolutionnaires. Wagner fut forcé de fuir, d'abord à Paris, puis à Zurich. Bakounine ne parvint pas à s'échapper et fut emprisonné pour de nombreuses années.
C'est en exil que Wagner passa les douze années suivantes. Ayant achevé Lohengrin avant l'insurrection de Dresde, il sollicita son ami Franz Liszt, le priant de veiller à ce que cet opéra fût joué en son absence. Liszt, en bon ami, dirigea lui-même la première à Weimar, en août 1850.
Wagner se trouvait néanmoins dans une situation très précaire, à l'écart du monde musical allemand, sans revenu et avec fort peu d'espoir de pouvoir faire représenter les œuvres qu'il élaborait. Sa femme Minna, qui avait peu apprécié ses derniers opéras, s'enfonçait peu à peu dans une profonde dépression. Pour couronner le tout, Wagner fut lui-même atteint d'érysipèle, ce qui accrut encore la difficulté de son travail.
Pendant les premières années qu'il passa à Zurich, Wagner produisit un ensemble de remarquables essais (L'œuvre d'art de l'avenir, Opéra et drame) ainsi qu'un ouvrage antisémite, Le judaïsme dans la musique. Avec L' œuvre d'art de l'avenir (1849), il présente une nouvelle conception de l'opéra, la Gesamtkunstwerk ou œuvre d'art totale, dans laquelle la musique, le chant, la danse, la poésie, le théâtre et les arts plastiques sont mêlés de façon indissociable.
Au cours des années qui suivirent, Wagner tomba sur deux sources d'inspiration indépendantes qui allaient le mener à son opéra révéré entre tous, Tristan et Isolde.
La première fut la découverte de la philosophie d'Arthur Schopenhauer. Wagner prétendra plus tard que cette expérience fut le moment le plus important de sa vie. La philosophie de Schopenhauer, axée sur une vision pessimiste de la condition humaine, fut très vite adoptée par Richard Wagner, ses difficultés personnelles n'étant vraisemblablement pas étrangères à cette adhésion. Il restera toute sa vie un fervent partisan de Schopenhauer, même quand sa situation personnelle sera moins critique.
Selon Schopenhauer, la musique joue un rôle central parmi les arts car elle est le seul d'entre eux qui n'ait pas trait au monde matériel. Cette opinion trouva un écho en Wagner qui l'adopta très vite, malgré l'incompatibilité apparente avec ses propres idées selon lesquelles c'est la musique qui est au service du drame. Quoi qu'il en soit, de nombreux aspects de la doctrine de Schopenhauer transparaîtront dans ses livrets ultérieurs : Hans Sachs, le poète cordonnier des Maîtres Chanteurs, est une création typiquement schopenhauerienne.
La seconde source d'inspiration de Wagner fut le poète et écrivain Mathilde Wesendonck, la femme du riche commerçant Otto von Wesendonck. Il rencontra le couple à Zurich en 1852. Otto, grand admirateur de Wagner, mit à sa disposition une petite maison de sa propriété. Au bout de quelques années, Wagner s'était épris de Mathilde. Bien que ces sentiments fussent réciproques, Mathilde n'avait nullement l'intention de compromettre son mariage. Aussi tenait-elle son mari informé de ses contacts avec Wagner. Néanmoins, l'on ne saura jamais si cette liaison restera platonique ou eut une ou deux fois un début de concrétisation. Quoi qu'il en soit, Wagner n'en laissa pas moins de côté, brusquement, la composition de la tétralogie - qu'il ne reprendrait que douze ans plus tard - pour commencer à travailler sur Tristan et Isolde, oeuvre issue d'une crise psychosomatique déclenchée par cet amour non réalisable, et correspondant à la perfection au modèle romantique de l'oeuvre inspirée par les sentiments contrariés. Du reste, deux des ravissants "Wesendonck Lieder", "Traüme" et "Im Treihaus", composés sur les poèmes de Mathilde, seront repris, étoffés, dans "Tristan": "Traüme" donnera "Descend sur nous nuit d'extase" et "Im Treibhaus" l'inquiétant prélude du troisième acte et ses sombres accords confiés aux violoncelles et contrebasse.
En 1858, Minna intercepta une lettre de Wagner à Mathilde. Wagner, après la confrontation qui s'ensuivit, quitta Zurich pour Venise. Il retourna à Paris l'année suivante afin de superviser la mise en scène d'une adaptation de Tannhäuser dont la création, en 1861, provoqua un scandale. Les représentations à venir furent alors annulées et Wagner quitta la ville précipitamment.
Quand il put enfin retourner en Allemagne, il s'installa à Biebrich, en Prusse, où il commença à travailler sur les Maîtres Chanteurs de Nuremberg. Cet opéra est de loin son œuvre la plus joyeuse. Sa seconde femme Cosima écrira plus tard : « Puissent les générations futures, en cherchant du rafraîchissement dans cette œuvre unique, avoir une petite pensée pour les larmes qui ont mené à ces sourires ! ». En 1862, Wagner se sépara finalement de Minna, mais il continuera de la soutenir financièrement jusqu'à sa mort en 1866 (ou du moins ses créanciers le feront-ils).
La carrière de Wagner prit un virage spectaculaire en 1864, lorsque le roi Louis II accéda au trône de Bavière à l'âge de 18 ans. Le jeune roi, qui admirait les opéras de Wagner depuis son enfance, fit venir le compositeur à Munich, régla ses considérables dettes et s'arrangea pour que son nouvel opéra puisse être représenté. Malgré les énormes difficultés rencontrées lors des répétitions, la création de Tristan et Isolde le 10 juin 1865 fut un succès retentissant.
Pendant ce temps, Wagner se trouvait mêlé à une nouvelle affaire qui concernait sa liaison avec Cosima von Bülow. Celle-ci était la femme d'un fervent partisan de Wagner : Hans von Bülow, le chef d'orchestre qui avait dirigé la création de Tristan. Fille de Franz Liszt et de la célèbre comtesse Marie d'Agoult, elle était de 24 ans la cadette de Wagner. En avril 1865, elle accoucha d'une fille illégitime qui fut prénommée Isolde. La nouvelle s'ébruita rapidement et scandalisa tout Munich. Pour ne rien arranger, Wagner était tombé en disgrâce parmi les membres de la cour qui le soupçonnaient d'influencer le jeune roi. En décembre 1865, Louis II fut contraint de demander au compositeur de quitter Munich. Il aurait caressé un instant l'idée d'abdiquer son pouvoir pour suivre son héros en exil, mais Wagner l'en aurait rapidement dissuadé.
Celui-ci s'installa alors à Triebschen, près de Lucerne, sur les bords du lac des Quatre-Cantons. Son opéra Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg fut terminé en 1867 et créé à Munich le 21 juin de l'année suivante. En octobre, Cosima réussit finalement à convaincre son mari d'accepter le divorce. Le 25 août 1870, elle épousa Wagner qui, quelques mois plus tard, lui offrit l' Idylle de Siegfried à l'occasion de son anniversaire.
Ce mariage dura jusqu'à la mort du compositeur. Ils eurent une autre fille, Eva, et un fils prénommé Siegfried.
Une fois installé dans sa nouvelle vie de famille, Wagner mit toute son énergie à terminer la tétralogie. Devant l'insistance de Louis II, on donna à Munich des avant-premières de l'Or du Rhin et de La Walkyrie, mais Wagner tenait quant à lui à ce que le cycle complet fût représenté dans un opéra spécialement conçu à cet effet.
En 1871, il choisit la petite ville de Bayreuth pour accueillir sa nouvelle salle d'opéra. Les Wagner s'y rendirent l'année suivante : on posa la première pierre du Festspielhaus (Palais des festivals). Afin de rassembler les fonds pour la construction, le compositeur entreprit une tournée de concerts à travers l'Allemagne, et diverses associations de soutien furent créées dans plusieurs villes. Il fallut cependant attendre une donation du roi Louis II, en 1874, pour que l'argent nécessaire fût enfin rassemblé. Un peu plus tard dans l'année, les Wagner emménagèrent à Bayreuth dans une villa que Richard surnomma « Wahnfried ».
Le Festspielhaus ouvrit ses portes au mois d'août 1876 à l'occasion de la création de la tétralogie. D'illustres invités l'honorèrent de leur présence : citons notamment l'empereur Guillaume II, l'empereur Pierre II du Brésil, le roi Louis - qui resta incognito -, ainsi que des compositeurs aussi accomplis qu'Anton Bruckner, Edvard Grieg, Piotr Ilitch Tchaïkovski, ou Franz Liszt.
D'un point de vue artistique, ce festival fut un succès remarquable. Tchaïkovski, qui y avait assisté en tant que correspondant russe, écrivit : « Ce qui s'est passé à Bayreuth restera dans la mémoire de nos petits-enfants et de leur descendance ». Financièrement, ce fut cependant un désastre absolu. Wagner dut renoncer à organiser un second festival l'année suivante et tenta de réduire le déficit en donnant une série de concerts à Londres.
En 1877, Wagner s'attela à son dernier opéra, Parsifal. La composition lui en prit quatre ans, durant lesquels il écrivit également une série d'essais réactionnaires sur la religion et l'art.
Il mit la dernière main à Parsifal en janvier 1882, et le fit représenter lors du second Festival de Bayreuth. Pendant l'acte III de la seizième et dernière représentation, le 29 août, le chef Hermann Levi fut victime d'une indisposition. Wagner entra discrètement dans la fosse d'orchestre, prit la baguette et dirigea l'œuvre jusqu'à son terme.
À cette époque, Wagner était gravement malade. Après le festival, la famille Wagner voyagea à Venise pour l'hiver. Le 13 février 1883, Richard fut emporté par une crise cardiaque. Son corps fut rapatrié et inhumé dans le jardin de Wahnfried.
L'on ne comprend rien a Wagner si l'on ignore qu'il eût voulu, dans sa jeunesse, être Shakespeare et non pas Beethoven. C'était un dramaturge né, qui n'a jamais su créer autre chose que du théatre. Wagner était l'auteur de ses livrets d'opéra, cas fort rare dans l'histoire de la musique de scène. En tant que poète il avait un talent évident, que seul le lecteur français familier de l'allemand peut apprécier à sa juste valeur. La poésie est un art qui ne pardonne pas et ne souffre aucune forme "moyenne". Wagner a donc pris un risque important en écrivant lui-même ses livrets d'opéra, pari réussi tant au niveau de la forme que du fond, performance qu'il convient de saluer: le double génie ( Victor Hugo peintre, Hoffmann compositeur littérateur, etc.) étant assez exceptionnel.
Richard Wagner a entièrement transformé la conception de l'opéra à partir de 1850, le concevant non plus comme un divertissement, mais comme une dramaturgie sacrée. Les quatre opéras de L'Anneau du Nibelung illustrent cette réforme wagnérienne à la perfection. Dans la tétralogie, chaque personnage (l'Anneau y compris) est associé à un thème musical autonome dont les variations indiquent dans quel climat psychologique ce personnage évolue: c'est le fameux "leitmotiv" (en all.: Motif conducteur), procédé préexistant que Wagner à poussé aux limites ultimes de la dramaturgie sonore. Ainsi lorsque Wotan évoque l'Anneau, les thèmes musicaux associés se mêlent en une nouvelle variation. On peut y voir une manifestation de "l'art total" au travers d'une musique reflétant à la fois les personnages et leurs sentiments, tout en soutenant le chant et soulignant l'action scénique.
Mais l'apport de Richard Wagner à la musique sur le plan technique (harmonie et contrepoint) est tout aussi considérable, sinon plus encore. C'est principalement dans son oeuvre la plus déterminante à cet égard, à savoir "Tristan et Isolde", que Wagner innove de manière radicale. Conçu dans des circonstances psychologiques très particulières, plus rapidement que les autres opéras, "Tristan" constitue une singularité, et aussi une charnière tant dans l'oeuvre de Wagner que dans l'histoire de l'harmonie et du contrepoint.
Certes, comme le dit Wilhelm Fürtwaengler, il n'est pas dans Tristan un seul accord qui ne puisse être analysé tonalement, et cela a été démontré de manière irréfutable par le musicologue français Jacques Chailley dans une très précise et très fouillée analyse du fameux "prélude", où tous les accords et modulations sont ramenés, une fois éliminées les notes de passage, les appoggiatures, les échappées et autres broderies], à des enchaînements harmoniques parfaitement répertoriés. Il s'agissait il est vrai pour Chailley de faire un sort aux analyses qu'il trouvait tendacieuses de Arnold Schoenberg et plus tard [[Pierre Boulez|Boulez sur lesquelles nous reviendrons, mais il n'en reste pas moins que sa démonstration, partition à l'appui, est irréfutable.
Cela ne retire rien au génie de Wagner, bien au contraire, puisqu'il a su justement faire du neuf avec du vieux: si presque tous ses accords, dont le célèbrissime accord de neuvième sans fondamentale (que l'on peut aussi analyser comme une septième d'espèce), dit "accord de Tristan" qui intervient dans les premières mesures du Prélude peut se retrouver dans les chorals de Bach ou même chez Mozart, son emploi de manière isolée et expressive est une nouveauté géniale.
Mais ce n'est pas là la plus grande audace harmonique de Wagner, qui va bien plus loin dans avec des formules moins connues (résolution d'une neuvième mineure par sa forme majeure, appoggiature de neuvième mineure formant dissonance avec la tierce, très utilisé en jazz, emploi simultané d'appoggiature, broderies et autres notes étrangères amenant aux limites de l'analyse de l'accord réel, etc.). Par ailleurs, et contrairement à une idée reçue, ce qui frappe nettement à l'analyse de "Tristan" est l'influence évidente de Bach, et particulièrement du Bach de "l'Art de la fugue" dont l'étude attentive se voit clairement dans les formules contrapuntiques et les enchaînement harmoniques de "Prélude". N'oublions pas que Bach attaque dans le "contrapunctus II (?)" une neuvième mineure par mouvement direct cent ans avant Tristan, ce dont Wagner ne pouvait que se souvenir. Wagner a certes, apparement, peu pratiqué la fugue, mais en réalité les entrées fuguées, camouflées ou non, sont innnombrables dans Tristan, et permettent de bien plus grandes audaces harmoniques encore que les agrégations harmoniques "inédites".
Wagner est également réputé avoir innové de façon décisive sur le plan de l'orchestration, ce qui n'est pas aussi vrai qu'il n'y paraît: c'est en fait son génie proprement musical qui fait vibrer l'orchestre tel que Beethoven le laisse à la fin de sa vie (IXème Symphonie et Missa Solemnis) d'une sonorité jamais entendue jusqu'alors. Bizarrement, Wagner doit presque toutes ses formules à Gluck, à Beethoven et à Weber, l'ensemble sonnant pourtant... comme du Wagner. Wagner étire en effet des accords sur lesquels ses devanciers ne restent que deux notes, il utilise massivement des combinaisons que Beethoven n'a fait qu'employer une ou deux fois, son emploi des redoublement, voire triplement de timbre qu'il reprend de Gluck et même de Haydn devient systématique, avec l'effet "magique" bien connu qui souvent se révèle, à la lecture de la partition, obtenu avec une étonnante économie de moyens.
Wagner était, il faut l'avoir constamment à l'esprit, un autodidacte qui a toute sa vie acquis du métier en innovant. Comme tous les autodidactes efficaces, il a su être très conventionnel à ses débuts afin d'apprendre les ficelles de son art et faire éclore son génie. L'on a été jusqu'à affirmer que le génie de Wagner venait de ses lacunes même. Et de fait, Wagner n'a jamais réussi à créer de musique de chambre ou de musique instrumentale: ces essais dans ces domaines se sont soldés par de piètres résultats. Seul un motif scénique l'inspirait. Et pourtant, paradoxalement, transcrites pour piano seul ou petit ensemble, ses pages symphoniques de scènes conservent intacte leur magie: mystère insondable de tous les créateurs...
On ne peut négliger ce qui fait encore une spécificité de Wagner, à savoir l'influence considérable qu'il a eu sur ses successeurs, et notamment le plus immense, Arnold Schoenberg. Schoenberg, par son génie même, est sans doute le responsable d'un grand malentendu. Seul Schoenberg a su à ses début pasticher, ou plutôt continuer Wagner, avec un niveau égal de qualité. La poignante "Nuit Transfigurée", les monumentaux "Gurre Lieder" et le génial poème symphonique (dévalué de manière contestable par René Leibowitz) "Pelleas und Melisande" sont les seuls véritables exemples de continuation, non de Wagner, mais des techniques inventées par lui dans Tristan, avec un génie équivalent à celui du maître. Schoenberg en a déduit qu'une tendance évolutive était à l'oeuvre dans l'harmonie moderne, et c'est bien Schoenberg qui a cru pouvoir faire progresser une tradition musicale exclusivement germanique, de Wagner vers son système, l'atonalisme et la composition avec douze sons.
Les opéras de Wagner constituent son principal testament. On peut schématiquement les séparer en trois groupes :
Les opéras de jeunesse que sont Die Feen (Les fées), Das Liebesverbot (La défense d'aimer), et Rienzi. Ces œuvres n'ont rien de particulièrement remarquable et sont rarement jouées de nos jours.
Avec Le Vaisseau fantôme (Der fliegende Holländer), puis Tannhäuser et Lohengrin, Wagner écrit ses premiers grands opéras romantiques.
La période de la maturité débute avec la composition de Tristan et Isolde (Tristan und Isolde), souvent considéré comme son chef-d'œuvre. Viennent ensuite Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg (Die Meistersinger von Nürnberg) et L'Anneau du Nibelung (Der Ring des Nibelungen). L'anneau du Nibelung, également appelé tétralogie, est un ensemble de quatre opéras inspirés des mythologies allemandes et scandinaves. Le dernier opéra de Wagner, Parsifal, est une œuvre contemplative tirée de la légende chrétienne du saint Graal.
A travers ses œuvres et ses essais théoriques, Wagner exerça une grande influence dans l'univers de la musique lyrique. Mariant le théâtre et la musique pour créer le « drame musical », il se fit le défenseur d'une conception nouvelle de l'opéra, dans laquelle l'orchestre occupe une place au moins aussi importante que celle des chanteurs. L'expressivité de l'orchestre est accrue par l'emploi de leitmotive (petits thèmes musicaux d'une grande puissance dramatique qui évoquent un personnage, un élément de l'intrigue, un sentiment...), dont l'évolution et l'enchevêtrement complexe éclairent la progression du drame avec une richesse infinie.
Contrairement à presque tous les autres compositeurs d'opéras, Wagner écrivait lui-même ses livrets, empruntant la plupart de ses arguments à des légendes et mythologies européennes, le plus souvent germaniques. Ses œuvres acquièrent de ce fait une unité profonde.
En dehors de ses opéras, Wagner a composé relativement peu de musique : une seule symphonie (écrite à l'âge de 19 ans), quelques ouvertures, chorals et pièces pour piano. Parmi ces œuvres, la seule qui soit encore couramment jouée est l' Idylle de Siegfried, une merveilleuse pièce de musique de chambre écrite pour l'anniversaire de sa seconde femme Cosima, souvent jouée aujourd'hui sous sa forme symphonique. L' Idylle réunit plusieurs motifs de la tétralogie, bien qu'elle n'en fasse pas partie.
Notons aussi la présence au catalogue d'un recueil de lieder : « Die Wesendonck Lieder ». Ces chants furent composés pour célébrer l'amour que Richard Wagner portait à Mathilde Wesendonck.
Après avoir achevé Parsifal, Wagner eut apparemment l'intention de se tourner vers la composition de symphonies, mais il est mort sans avoir rien écrit d'important dans ce domaine.
Les ouvertures et morceaux orchestraux de ses meilleurs opéras sont fréquemment joués comme des pièces à part entière, dans des versions légèrement modifiées. Par exemple, la version de concert de l'ouverture de Tristan, écrite par Wagner lui-même, comporte une page supplémentaire qui amène la musique vers une véritable conclusion.
Ajoutons qu'il n'est pas rare d'entendre, lors d'un mariage, le « chœur des fiançailles », extrait de Lohengrin.
Wagner était un écrivain extrêmement prolifique. On compte à son actif des centaines de livres, poèmes et articles, en plus de sa volumineuse correspondance. Ses écrits couvrent un large éventail de sujets, comme la politique, la philosophie, ou encore l'analyse de ses propres opéras. Parmi les essais les plus significatifs, on peut citer Opéra et drame (1851) et L'œuvre d'art de l'avenir (1849). Il a également écrit une autobiographie, Ma vie (1880).
Wagner est à l'origine de plusieurs innovations théâtrales, telles que la conception et la construction du Festspielhaus de Bayreuth. Ce bâtiment à l'acoustique légendaire a été spécialement construit pour y jouer ses propres œuvres. Chaque été, des milliers d'amateurs d'opéra viennent du monde entier assister au célèbre festival de Bayreuth. Pendant les représentations, le public est plongé dans l'obscurité et l'orchestre joue dans une fosse, hors de la vue des spectateurs.
Pour lire les textes de Wagner en anglais, se reporter à la section « Références et liens », à la fin de l'article.
Cet aspect marginal de la personnalité de Wagner a donné lieu à une abondante littérature du fait de l'exploitation à la fois superficielle et illégitime de sa musique par le régime national-socialiste, ainsi que de la proximité (d'aucun diraient compromission) de la famille Wagner avec l'entourage d'Adolf Hitler.
Un contexte très différent de celui du XXIème siècle
Il convient d'abord de rappeler que l'antisémitisme de Wagner, si déplaisant qu'il soit à l'oreille moderne, n'a rien d'exceptionnel à son époque, particulièrement en Europe centrale ou se pose déjà ce que l'on appelera, avec les conséquences que l'on sait, la "question juive". Ces opinions, comme les préjugés raciaux en général, étaient courants et non stigmatisés. Le "racisme hygiènique", l'hostilité aux juifs et en général aux "races" considérées comme "inférieures" ou "inégales", l'assimilation entre race et nationalité étaient des concepts et des opinions tout à fait normales au XIXème siècle, tant en Allemagne que dans le reste de l'Europe. Le colonialisme, la ségrégation aux Amériques, la montée des nationalismes conditionnaient largement les modes de pensée. Les opinions exprimées par Wagner n'étaient donc ni exceptionnelles ni marginales, et prenaient en outre place dans la copieuse vie intellectuelle de l'époque, à laquelle, comme beaucoup d'artistes de son temps, Wagner prenait part. Les opinons de Wagner sur la "question juive" n'eussent donc eu, en raison de leur banalité, que fort peu d'intérêt sous une signature plus modeste. On pourrait en dire autant des réflexions très ambigües de Karl Marx dans sa discussion avec Bruno Bauer, qui ont fait couler presque autant d'encre.
Que cela nous plaise ou non et après tant de malheurs, la "question juive" se posait à l'époque, pour le meilleur comme pour le pire, y compris aux yeux même de nombreux intellectuels juifs: entre pogrom et assimilation, les discussions entre penseurs juifs faisaient rage: on trouve ainsi des propos surprenants sous la plume d'un Théodore Herzl, ou encore sous celle d'un jeune précurseur de Freud, Otto Weininger dans un livre oublié mais à son époque fort influent dans le monde germanique: Sexe et Caractère. Ainsi notre extrême prudence, cette idée selon laquelle "les paroles peuvent tuer" est une idée récente, dont ne s'embarassaient pas les contemporains de Wagner.
Il est néanmoins incontestable que Richard Wagner, tout au long de sa vie, dans ses conversations, dans ses écrits, n'a cessé d'émettre des opinions violemment antisémites. Accusant fréquemment les Juifs (et en particulier les musiciens juifs) d'être des étrangers nuisibles à l'Allemagne, il préconisait leur assimilation à la culture germanique. L'assimilition était, il faut le préciser, sujet de débat entre les intellectuels juifs eux-même.
Le premier essai de Wagner, dont le titre sonne évidemment très dicordant aux oreilles contemporaines (Le judaïsme dans la musique), est publié en 1850 dans la revue Die neue Zeitschrift für Musik sous le pseudonyme de « K. Freigedenk » (« libre pensée »). Wagner s'était donné pour but d'expliquer la prétendue « aversion populaire » envers la musique des compositeurs juifs tels que Felix Mendelssohn-Bartholdy ou Giacomo Meyerbeer. Il écrivit notamment que le peuple allemand était « repoussé » par les Juifs en raison « de leur aspect et de leur comportement d'étrangers ». Ses descriptions sont éloquentes : les Juifs « sont des anomalies de la nature » jasant « de leurs voix grinçantes, couinantes et bourdonnantes ».
Wagner prétendait que les "musiciens juifs", n'étant pas en relation avec l'esprit authentique du peuple allemand, ne pouvaient qu'écrire une musique artificielle, sans aucune profondeur, et rabâcher la vraie musique à la manière des perroquets.
L'article attira peu l'attention. Cependant, après que Wagner l'eut publié de nouveau en 1869 sous la forme d'un pamphlet signé de son véritable nom, de vives protestations s'élevèrent dans le public d'une représentation des Maîtres Chanteurs.
Wagner a également attaqué les Juifs dans plusieurs autres essais. Dans Qu'est-ce qui est allemand ? (1879), il écrivit par exemple :
« Les Juifs * le travail intellectuel allemand entre leurs mains. Nous pouvons ainsi constater un odieux travestissement de l'esprit allemand, présenté aujourd'hui à ce peuple comme étant sa prétendue ressemblance. Il est à craindre qu'avant longtemps la nation prenne ce simulacre pour le reflet de son image. Alors, quelques-unes des plus belles dispositions de la race humaine s'éteindraient, peut-être à tout jamais ».
Du reste, en dépit de ses écrits antisémites, Wagner eut plusieurs amis juifs. Le plus représentatif d'entre eux est le chef d'orchestre Hermann Levi, un Juif pratiquant que Wagner désigna pour diriger la première représentation de Parsifal. Le compositeur souhaita d'abord que Levi se fît baptiser (sans doute en raison du contenu religieux de cet opéra), mais il dut finalement abandonner cette exigence. Levi maintint des relations très amicales avec Wagner et fut sollicité, à ses funérailles, pour porter son cercueil.
Notons encore que l'antisémitisme de Wagner n'est quasiment pas évoqué, dans ses abondants écrits, par son plus génial et son plus fervent admirateur, le juif converti Arnold Schoenberg.
Après la mort de Wagner à Venise en 1883, Bayreuth devint le lieu de rassemblement d'un groupe soutenu par Cosima et formé d'admirateurs zélés du compositeur. À la mort de Cosima et de Siegfried en 1930, la responsabilité du festival échut à la veuve de ce dernier, Winifred Wagner, une amie personnelle d'Adolf Hitler. Le Führer était lui-même un zélateur de Wagner, affublant d'une lecture "nationale socialiste" tant un antisémitisme retiré de son contexte que les thèmes "germaniques" qui jalonnent son œuvre, censés inscrire le maître de Bayreuth dans le fatras idéologique nazi. Il déclara un jour que le national-socialisme n'avait qu'un seul prédécesseur légitime : Richard Wagner. Qu'y pouvait l'interessé ? Les nazis faisaient un usage courant de cette musique et la jouaient lors de leurs grands rassemblements, mais ce n'était pas le seul compositeur apprècié des Nationaux-socialistes: on oublie que Beethoven et Carl Orff aussi furent récupérés par le régime. Ces détournements, le pire XXème siècle le démontrera, sont une pratique récurrente de tous les régime totalitaires.
Eu égard à cette terrible ambiguïté, les œuvres de Wagner ne sont toujours pas représentées en public en Israël, pays pourtant de très haute culture musicale (largement fondée à l'origine par des juifs d'Europe centrale imprégnés de civilisation germanique), où d'ailleurs Wagner est couramment diffusé sur des stations de radio ou sur des chaînes de télévision d'état sans créer plus de scandale qu'à New-York, Paris ou Berlin. Hélas, jusqu'à présent, toutes les tentatives de représentation publique (notamment par le grand pianiste et chef d'orchestre Daniel Barenboim) ont déclenché les plus vives protestations, certains auditeurs ayant même quitté la salle.
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