Martin Heidegger est un philosophe allemand né à Messkirch le 26 septembre 1889 et mort le 26 mai 1976 à Fribourg-en-Brisgau. Il eut pour maître Edmund Husserl.
Il eut notamment pour élèves Hannah Arendt, Leo Strauss, Emmanuel Lévinas, Jean Wahl, Hans Jonas, Herbert Marcuse, Max Horkheimer, Oscar Becker, Walter Biemel, Karl Löwith, Hans-Georg Gadamer et Jan Patočka. Il fut un penseur de référence pour une pléiade d'auteurs tels Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Alexandre Kojève, Paul Ricœur, Jean-Luc Marion, Claude Romano, dans la lignée de la phénoménologie et des philosophies de l'existence. Egalement pour les grands noms du structuralisme Lacan , Foucault, Althusser. Beaucoup d'écrivains comme Maurice Blanchot, Georges Bataille, René Char, Roger Munier, Michel Deguy. Dans la ligne de la psychiatrie phénoménologique, ou Daseinsanalyse, Ludwig Binswanger, Medard Boss, Henri Maldiney. Dans le cadre des études aristotéliciennes, Pierre Aubenque, puis Rémi Brague. Dans la perspective de la déconstruction de la métaphysique, Jacques Derrida, et ses propres élèves : Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe. Son interprète "autorisé" en France : Jean Beaufret, suivi de François Fédier.
On peut ajouter que de nombreux philosophes de renom en Europe, ont été soit formés à la pensée de Heidegger, soit largement influencés par son œuvre. En Italie c'est le cas de Giorgio Agamben, Massimo Cacciari, Gianni Vattimo, parmi d'autres, en Allemagne Ernst Tugendhat, Peter Sloterdijk, en Espagne, José Ortega y Gasset, en Grèce Kostas Axelos, en Roumanie Alexandru Dragomir. Aux États-Unis ou au Canada, nombreux sont également les penseurs qui, tels Hubert Dreyfus, Stanley Cavell ou Richard Rorty, ou encore Charles Taylor, se réfèrent à Heidegger et qui ont connu son influence.
Né le 26 septembre 1889 à Messkirch (Allemagne), dans un milieu très catholique, Heidegger fit des études de théologie et de philosophie, avant d'abandonner la foi. Il dira ensuite que celle-ci est radicalement incompatible avec la philosophie. La théologie aussi par conséquent.
Il devient en 1915 l'assistant de Husserl dont il partage la philosophie, soit la phénoménologie. Il va ensuite largement transformer celle-ci et se détacher de son maître, avec son livre majeur qui d'emblée est considéré comme un apport considérable à la philosophie, Sein und Zeit, qui est publié en 1927 (un des plus remarquables de l'histoire de la philosophie, diront certains de ses lecteurs, comme Levinas). Sein und Zeit (Être et Temps), livre immédiatement remarqué pour son importance et par lequel Heidegger acquiert reconnaissance et même célébrité, est suivi de Kant et le problème de la métaphysique, en 1929.
Husserl, malgré la distance et malgré le nazisme qui les sépara, considéra toujours Heidegger comme un grand penseur "Il est, à n'en pas douter, le plus doué de tous ceux qui faisaient autrefois partie de mon cercle" dit-il à Max Müller. Müller "Erinnerrungen an Husserl", in Edmund Husserl und die pänomenologische Bewegung
Heidegger fut un professeur considéré, dès 1919, comme remarquable, avant même d'avoir écrit. Ses cours tranchaient tellement avec la platitude universitaire sécrétant l'ennui de la répétition du déjà connu, qu'il attira les étudiants en nombre. Avec lui la pensée redevenait vivante et la philosophie affaire de pensée, non d'érudition académique. Heidegger ouvrait un dialogue avec les philosophes, faisant acte de pensée, quand l'enseignement se bornait à parler sur la philosophie. Tel est du moins le témoignage qu'en donne Hannah Arendt dans « Martin Heidegger a 80 ans » (in Vies politiques, Gallimard), où elle nomme Heidegger « le roi secret de la pensée » et à qui elle attribue d'avoir complètement renouvelé la lecture des philosophes et donné à la philosophie la chance d'une véritable renaissance.
Ses cours, où l'on se pressait (il fallait venir deux heures à l'avance pour être sûr d'avoir une place), furent suivis par de nombreux étudiants en philosophie de l'époque, qui allaient devenir ensuite des philosophe reconnus. Il forma une génération, dans laquelle on compte : Hannah Arendt, Gadamer, Levinas, Hans Jonas ou Marcuse.
La période du nazisme, ainsi que la question de la nature profonde des rapports de Heidegger avec l'idéologie nationale-socialiste, continuent de susciter de vives polémiques : un article à part, « Heidegger et le nazisme », y est donc consacré.
Dès le début des années 1950 Heidegger est en France la figure philosophique la plus importante, via Sartre le premier, et de nombreux autres ensuite, à commencer par Jean Beaufret qui organisa la traduction de ses textes. La réception de Heidegger en France est en soi une histoire singulière, écrite par Dominique Janicaud (Heidegger en France, Albin Michel, 2001).
En 1955 il est invité en France par Paul Ricoeur, Maurice de Gandillac et Jean Beaufret pour présenter une conférence à Cerisy. Il rencontre Jacques Lacan chez qui il séjourne. Il fut ensuite régulièrement invité par René Char en Provence, pour tenir des Séminaires transcrits dans Questions IV.
Il publie en 1951 Qu'appelle-t-on penser ? et en 1953 La question de la technique. Il enseignera jusqu'en 1973. Il meurt le 26 mai 1976, dans son village natal.
Son influence à travers le monde ne permet pas de citer tous les noms de ceux qui eurent à s'inspirer de sa pensée, y compris de manière critique, ou dans une reprise qui transpose et détourne sa pensée tout en la questionnant dans ses oublis, ou ses limites, telle l'œuvre de Derrida qui doit être citée principalement comme déconstruction de Heidegger lui-même. En France, le nom de Sartre doit être d'abord cité. L'être et le néant s'inscrit explicitement dans la ligne de Heidegger, que Sartre introduit en France, important ce courant philosophique connu sous le terme d'existentialisme, et qui, dans la suite de Kierkegaard, va profondément marquer la vie intellectuelle de l'après-guerre. Heidegger, dans la Lettre sur l'humanisme désavouera l'interprétation que Sartre donne de Être et Temps, soit une interprétation cartésienne de l'existence telle que la problématise Heidegger. Le nom de Heidegger, avec ceux des penseurs de l'existence, doit également être associé à celui de Merleau-Ponty qui s'inscrira dans son héritage. Tant d'autres suivront, en France Foucault, Lacan ou Althusser qui s'inspireront de certains thèmes, Derrida surtout qui ne cessera de mettre en lumière l'impensé de Heidegger et ses limites, en Italie Agamben, Gianni Vattimo, Massimo Cacciari et puis jusqu'aux États-Unis, où ils sont trop nombreux pour pouvoir être cités.
Son œuvre, qui comportera plus de cent volumes quand l'édition en sera achevée, est en grande partie constituée de ses Cours qui reprennent la compréhension de toute l'histoire de la philosophie. Dans chaque philosophie, il prétend débusquer l'impensé singulier qui est le sien, dû à l'oubli de l'être, d'où proviendrait son aveuglement à l'histoire qu'elle contribue pourtant à façonner, promouvant ainsi toujours davantage une métaphysique de la volonté dont l'impasse culmine dans la « volonté de volonté » caractéristique du nihilisme accompli.
Les sources de son œuvre sont très diverses, de sorte que celle-ci constitue une vaste relecture de toute l'histoire de la métaphysique occidentale.
Dans Ontologie, hérméneutique de la facticité, Heidegger écrit : « Mon compagnon de route dans la recherche fut le jeune Luther et mon modèle Aristote, que le premier haïssait. Les coups, c'est Kierkegaard qui me les a portés, et les yeux, c'est Husserl qui me les a implantés ». (Ga 63, pp. 5-6)
Trois chemins menèrent Heidegger à Être et temps :
1. Tout d'abord, la pensée aristotélicienne où Heidegger trouve la question du sens de l'être. Il lit dès 1907 le livre de Franz Brentano, De la signification multiple de l'étant chez Aristote (1862). Dans les années 20, il consacre la plupart de ses cours (1921, 1922, 1924, 1926) à l'interprétation phénoménologique des textes d'Aristote.
2. Ensuite, la phénoménologie husserlienne. Heidegger lit les Recherches Logiques dès 1909. Il devient l'assistant de Husserl à Fribourg et anime des séminaires d'introduction aux Recherches Logiques. En 1925, dans son cours sur Les Prolégomènes à l'histoire du concept de temps, il rend une nouvelle fois hommage à la percée que constituent à ses yeux l'ouvrage de 1901 et ses trois découvertes fondamentales (l'intentionnalité, le sens phénoménologique de l'a priori et l'intuition catégoriale) mais prend ses distances à l'égard du tournant transcendantal de la phénoménologie husserlienne des Idées directrices (1913). Sein und Zeit est dédié à Husserl, « en témoignage de vénération et d'amitié ». Il lui succède à Fribourg en 1929.
3. Enfin, la source théologique. « Sans cette provenance théologique, je ne serais jamais parvenu sur mon chemin de pensée », écrit Heidegger dans son « Entretien sur la parole avec un Japonais » (in Acheminement vers la parole). Heidegger étudie d'abord la théologie avant de s'orienter vers la philosophie. A la fin des années 10, il rompt avec le catholicisme et étudie les penseurs protestants, essentiellement Luther et Kierkegaard. En 1918-19, Heidegger élabore un cours sur « Les fondements philosophiques du mysticisme médiéval » (Ga 60), où il cite Maître Eckhart, saint Bernard, Thérèse d'Avila… Heidegger se consacre d'abord à une phénoménologie de la vie religieuse où il trouve les expériences fondamentales de la vie qui le conduisent à l'élaboration de l'analytique du Dasein humain. Son cours d'hiver 1920 porte sur Saint Paul, et celui de l'été 1921 sur Saint Augustin. En 1924, il prononce une conférence sur le péché chez Luther. En 1927, il prononce une conférence intitulée « Phénoménologie et théologie ». Ses écrits les plus tardifs sont, eux aussi marqués par cette provenance : Le principe de raison, cours de 1955, analyse longuement les vers du mystique Angelus Silesius, et la sérénité (Gelassenheit) est une notion héritée de Maître Eckhart.
Au milieu des années 20, avec la mise en avant de la question du temps, Heidegger est amené à travailler sur Kant. Il consacre le semestre d'hiver 1927-1928 à une interprétation phénoménologique de la Critique de la raison pure, qui aboutit en 1929 à la publication de Kant et le problème de la métaphysique et à sa célèbre confrontation avec Cassirer la même année à Davos.
La référence à Leibniz est moins présente, mais Heidegger lui consacre quelques séances de son séminaire en 1928, et trouve chez lui la question fondamentale de la métaphysique : « Pourquoi il y a l'étant et non pas plutôt rien ? »
À partir de 1929, Heidegger se tourne vers l'idéalisme allemand. Le séminaire d'été 29 qui porte ce titre, Der deutsche Idealismus (Fichte, Schelling, Hegel) ne sera finalement pas prononcé. Il consacre son séminaire d'hiver 1930 à l'étude de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel, et son séminaire d'été 1936 à l'étude de Schelling.
Le Tournant historial de la pensée de Heidegger, devenant une « méditation de l'histoire de l'Être », entendue au sens d'un génitif subjectif, comme « l'histoire de la métaphysique occidentale » en laquelle l'Être se dispense en se retirant, le conduit à se tourner vers le commencement de cette histoire : les présocratiques. Il consacre son séminaire d'été 1932 à l'étude d'Anaximandre et Parménide. Des cours sont encore par la suite consacrés à Parménide (1942/43) et à Héraclite (1943 et 1944, puis dans en 1966-1967 en commun avec Eugen Fink). Les Chemins qui ne mènent nulle part (« La parole d'Anaximandre ») et les Essais et conférences (« Logos », « Moïra », « Alêthéïa ») reprennent la plupart de ces lectures.
Le Tournant historial de la pensée de Heidegger le conduit corrélativement à se tourner vers la fin de la métaphysique occidentale, son achèvement dans le nihilisme avec Nietzsche. Heidegger consacre six séminaires à l'étude de son œuvre de 1936 à 1942 qui sont recueillis en deux tomes, Nietzsche I et Nietzsche II. En 1943, il prononce la conférence « Le mot de Nietzsche, Dieu est mort », reprise dans les Chemins. En 1953, il prononce la conférence « Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? », reprise dans les Essais et conférences.
Enfin, Heidegger consacre à partir des années trente, jusqu'à la fin de sa vie, de nombreuses études à la poésie. Son cours de 1934-35 est une lecture des hymnes « La Germanie » et « Le Rhin » de Hölderlin. D'autres séminaires suivront, consacrés à « Souvenir » (1941-42) et à « L'Ister » (1942). En 1946, il prononce la célèbre conférence « Pourquoi des poètes ? », interpretation de Hölderlin et Rilke, reprise dans les Chemins. En 1951, il prononce une conférence méditant les mots d'Hölderlin « L'homme habite en poète », reprise dans Essais et conférence. En 1958, il prononce une conférence sur Johann Peter Hebel. 1959, il publie Acheminement vers la parole, recueil de conférences méditant la Sprache à partir de Hölderlin, Georg Trakl, Stephan George et Novalis. L'ouvrage est dédié au poète français René Char, que Heidegger lit et rencontre : « pour René Char / en remerciement de l'habitation poétique tout proche au temps des séminaires du Thor / avec le salut de l'amitié ». Enfin, en 1967, puis en 1970, Heidegger assiste à Fribourg aux lectures de Paul Celan (sur cette rencontre, cf. H. France-Lanord, Paul Celan et Martin Heidegger, Fayard, 2004).
Heidegger fut un grand lecteur des philosophes, et il tenta d'ouvrir de nouveaux chemins, comme l'indique le titre du recueil de textes allant de 1936 à 1946, Chemins qui ne mènent nulle part. Il donne par exemple du temps une nouvelle compréhension, le faisant accéder à l'Être, proposant de plus de « comprendre l'Être à partir du temps » et non l'inverse, renversant ainsi toute la tradition philosophique depuis les origines grecques.
Il propose aussi de comprendre l'essence de l'homme en partant de la vérité de l'être - et non pas de la vérité de l'étant. Radicale nouveauté qui paraît rompre avec la tradition depuis les origines grecques de la philosophie, ce qui, ajouté à sa langue ésotérique et obscure, produisait un effet de dépaysement et d'étrangeté sur ses auditeurs, puis ses lecteurs, le situa comme un penseur « à part », inventant une nouvelle manière d'écrire l'histoire de la philosophie.
Il entreprit ainsi de relire presque tous les philosophes, et de reprendre à nouveau frais l'histoire de la philosophie, à la lumière de l'ontologie fondamentale dessinée dans Être et Temps qui jette, selon lui, un « nouvel éclairage critique sur la métaphysique, qu'il ne cesse de penser jusque dans ses conséquences ultimes, contribuant ainsi à son écroulement ». La métaphysique est accomplie et sa fin doit être désormais entérinée -c'est le thème de la fin de la métaphysique. L'histoire de la philosophie, d'après la compréhension qu'il en suggère, est l'histoire de « l'oubli de l'Être par le fait de privilégier la connaissance de l'étant en adoptant le point de vue de l'étant ». Ainsi plongée dans l'oubli de sa provenance (soit la parole de l'Etre qui se laisse encore entendre chez les présocratiques et qui a été, depuis, oubliée) et livrée à l'étude de l'étant, elle se trouve exposée à céder devant la science sinon à s'y réduire - la science dont le trait qui la caractérise est qu'elle « ne pense pas ».
Heidegger ne cessera de creuser les questions qu'il pose à toute la philosophie, depuis les présocratiques, sous l'égide de la question de l'Être, et à partir d'une « nouvelle compréhension de la vérité », non plus entendue comme adaequatio (entre réel et esprit, ou, en termes modernes, sujet et objet), mais comme alêthéïa (le non-voilé), comme dé-voilement de l'Etre, qui se tient en retrait, ressource infinie de possibles.
Son œuvre la plus importante est Être et Temps (Sein und Zeit, 1927), conçue comme une première partie d'un projet qui ne fut pas mené à terme. Cette œuvre marque un tournant important de la philosophie continentale (Lévinas - qui s'opposa pourtant à lui, sur la question de l'ontologie, considéra à la lecture de cette œuvre que Heidegger était l'un des plus grands philosophes de l'histoire occidentale) ; c'est sous son influence que se développent l'existentialisme et la déconstruction.
Cette œuvre pose la question du sens de l'être, question fondamentale de l'ontologie, définie par Aristote comme étant la question de l'être en tant qu'être. Pour Heidegger, cette question, qui est tombée dans l'oubli et la trivialité (la tradition philosophie qu'il faudra détruire - ou, suivant les traductions - déconstruire), doit être reposée à la lumière d'une « analytique du Dasein », c'est-à-dire une analyse de l'existence humaine, étant privilégié parmi les étants :
« Le Dasein est un étant qui ne se borne pas à apparaître au sein de l’étant. Il possède bien plutôt le privilège ontique suivant : pour cet étant, il y va en son être de cet être. * La compréhension de l’être est elle-même une déterminité d’être du Dasein. Le privilège ontique du Dasein consiste en ce qu’il est ontologique. » (Être et Temps). Pour le reformuler dans un langage plus clair, l'homme est cet étant ontologiquement privilégié en ceci qu'il a toujours déjà une certaine entente de l'être, non une connaissance, mais une certaine compréhension implicite et non thématique de ce que signifie « être » pour les étants (les choses qui sont) qui l'entourent. La connaissance de l'étant est dite ontique : la science est un exemple de connaissance ontique en ce qu'elle n'interroge jamais les présupposés de ses relations aux objets. La question de l'être de l'étant, quant à elle, est dite ontologique.
Le Dasein est explicité ainsi par Heidegger :
« * ontiquement, le Dasein n’est pas seulement proche, ou même le plus proche — mais nous le sommes même nous-mêmes. » « L’être lui-même par rapport auquel le Dasein peut se comporter et se comporte toujours d’une manière ou d’une autre, nous l’appelons existence. Et comme la détermination d’essence de cet étant ne peut être accomplie par l’indication d’un quid réal, mais que son essence consiste bien plutôt en ceci qu’il a à chaque fois à être son être en tant que sien, le titre Dasein a été choisi comme expression ontologique pure pour désigner cet étant. » Le Dasein est donc le rapport d'un étant à lui-même, rapport d'appropriation dont le Dasein est responsable :
« Le Dasein se comprend toujours soi-même à partir de son existence, d’une possibilité de lui-même d’être lui-même ou de ne pas être lui-même. » Cette compréhension de soi et la prise en charge ou non de son être par le Dasein est appelée existentielle par Heidegger. L'examen des structures de cette existentialité est « la tâche d’une analytique existentiale du Dasein. » Mais en tant que le Dasein est toujours déjà impliqué dans un monde, c'est dans cette analytique que peut être recherchée l’ontologie-fondamentale d'où jaillissent toutes les autres ontologies. Ce point est fondamental pour le questionnement du sens de l'être :
« Le Dasein s’est alors dévoilé comme l’étant qui doit d’abord être élaboré ontologiquement pour que le questionnement puisse accéder à la transparence. Mais maintenant il nous est apparu que c’était l’analytique ontologique du Dasein en général qui constituait l’ontologie-fondamentale, donc que le Dasein fonctionnait comme l’étant qui doit fondamentalement et préalablement être interrogé quant à son être. Lorsque l’interprétation du sens de l’être devient tâche, le Dasein n’est pas seulement l’étant à interroger primairement, il est en outre l’étant qui, en son être, se rapporte toujours déjà à ce qui est en question en cette question. La question de l’être, par suite, n’est rien d’autre que la radicalisation d’une tendance essentielle d’être appartenant au Dasein même, la compréhension préontologique de l’être.» Mais il ne s'agit pas de faire une anthropologie complète du Dasein, l'intention étant exclusivement fondamentale-ontologique. Celle-ci protège a priori l'analytique existentiale contre le reproche de ne pas rendre compte de telle ou telle dimension de l'existence, comme le corps, la sexualité, l'art ou encore l'amour. Selon Heidegger, il suffit pour répondre à la question de l'être, de s'en tenir à comprendre le sens préontologique de cet être qu'est le Dasein. Or, le sens de cet étant est la temporalité dont les structures sont des modes. C'est donc le temps qui est l'horizon hérméneutique de notre compréhension de l'être, le temps qui est l'horizon à partir duquel l'être est intelligible. L'être est en effet toujours déjà compris implicitement comme présence (en grec l'être est ousia, la présence se dit parousia), c'est-à-dire compris dans l'horizon du présent comme dimension du temps. Ce temps a reçu des hommes une fonction ontologique discriminante puisqu'il sépare des régions de l'étant (ce qui est dans le temps, ce qui est hors du temps). Mais cette fonction n'a jamais été expliquée et demeure obscure : d'où vient cet usage ontologique du temps ? Expliquer cette problématique du temps, c'est se donner les moyens de traiter la question du sens de l'être, puisque l'être est compris à partir du temps et de ses modalités : l'interprétation de l'être est la compréhension de la temporalité.
Il y a cependant un premier obstacle signalé plus haut : l'oubli de la question de l'être. De quelle manière cet oubli est-il un obstacle ? Pour le comprendre, Heidegger souligne que, dans la mesure où le Dasein est temporel, il n'a pas seulement un passé, il est ce passé : l'histoire du Dasein est constitutive de son être. Mais cette historialité du Dasein peut lui être voilée par une tradition autoritaire, qui refuse au Dasein sa capacité de prendre en charge son être propre, y compris son histoire, qui, lorsqu'elle est appropriée de manière authentique (lorsque le Dasein en fait en mode d'être ontique qui lui est propre), constitue la véritable tradition du Dasein. Ainsi est-il nécessaire, pour accéder à la question du sens de l'être, de détruire la tradition ontologique dans laquelle cette question s'est perdue.
La plupart des interprètes considèrent que les thèses de Heidegger (en particulier celles développées dans son grand œuvre, Sein und Zeit) sont fondamentalement incompatibles avec un quelconque engagement politique, le propre de cette pensée, et ce qui fait problème en elle même, étant précisément son apolitisme. Heidegger propose une critique historiale de la métaphysique, et une lecture de l'histoire occidentale qui se déroule à l'abri de la métaphysique dont elle dépend. La politique n'étant qu'une des régions de connaissance et de maîtrise de l'étant n'est pas développée comme question en tant que telle par Heidegger.
Le Dasein est une réalité individuelle dont les existentiaux a priori sont universels et de ce fait indépendants d'un peuple ou d'une « race ». À la lecture de Sein und Zeit, ce qui se remarque est l'absence de toute pensée politique chez Heidegger. Ce que certains précisément lui objecteront comme un manque, dès cette époque. Les concepts existentiaux de Heidegger sont, en effet, exempts de toute historicité (le Dasein et l'angoisse qui le caractérise comme être pour la mort, sont des universels an-historiques). En vertu de quoi, Heidegger semble mépriser la sphère politique, parce qu'elle relève d'une analyse d'un domaine particulier de l'étant. Et parce qu'il caractérise, de plus, ce domaine comme relevant du discours du « on » et de l'inauthenticité, source de toutes les illusions où se laisse aller le Dasein, et qui contribuent à lui voiler l'accès à sa vérité existentielle, soit à son authenticité. Cette dernière au contraire il l'atteint, lorsqu'il se refuse à la dispersion, au bavardage, à la fuite devant la vérité de sa condition d'être se sachant mortel, c'est-à-dire la finitude.
Contemporain de Heidegger, Helmut Plessner est un de ceux qui dénoncent le manque d'une pensée politique chez Heidegger, au titre que son ontologie fondamentale, telle qu'exposée dans Sein und Zeit, ne propose que des définitions neutres de l'existence humaine, à partir desquelles aucune analyse politique ne se peut entreprendre, ni encore moins de décision par rapport à la conjoncture historique et politique. Or, explique Plessner, l'essence de l'homme n'existe pas, elle ne tient dans aucune définition, parce qu'il est appelé à se déterminer lui-même dans l'histoire, de manière historique et selon les situations historiques où il devient ce qu'il a décidé d'être. Plessner soutient que ce qu'est l'homme ne peut être contenu dans « aucune définition neutre d'une situation neutre ».
Plessner écrit en 1931 Le Pouvoir et la nature humaine, soit après la percée des nationaux-socialistes aux élections de 1930. C'est dans ce contexte qu'il exhorte la philosophie à se réveiller de son rêve, à cesser de croire qu'elle pourra saisir le « fondement » de l'homme. Son concept d'historicité l'amène à penser qu'elle doit se risquer dans le domaine de la politique et prendre la responsabilité de s'affronter à ses dangers. La politique est définie selon Plessner, de manière très « machiavelienne », comme « l'art de l'instant favorable, de l'occasion propice », ce que les Grecs appelaient le kairos et ce pourquoi Machiavel associait la fortuna à la virtù nécessaire à l'homme politique.
Et en 1931, l'impératif du moment pour un philosophe est précisément de saisir la dimension politique qui fait l'homme, soit l'appartenance à un peuple, qui est son trait distinctif, et l'importance de la nationalité (Volkstum).
Plessner adresse une seconde critique à Heidegger, celle de ne pas accorder suffisamment d'attention à la nationalité, à partir de laquelle se posent tous les problèmes politiques d'un peuple. L'homme n'existe que dans l'horizon de son peuple. Selon Plessner, la philosophie de l'authenticité ne fait que creuser le fossé, traditionnel en Allemagne, entre « une sphère privée du salut de l'âme et une sphère publique du pouvoir ». Selon lui, Heidegger favorise ainsi l'indifférence en politique.
Heidegger cependant, dans Sein und Zeit, consacre certains paragraphes, peu nombreux, à penser l'historicité d'un peuple et ce qu'il appelle le destin d'un peuple. D'une part le Dasein, est toujours un Mitsein, un être-avec, qui vit au sein d'une communauté de semblables, une société politique. D'autre part, au § 74, il déclare que le destin historique authentique du Dasein ne s'accomplit que « dans la communauté, le peuple ». En outre, il insiste sur le fait que cet advenir ne repose aucunement sur la réunion de « destins isolés ». Heidegger dans Être et temps propose au Dasein un idéal de liberté qui est avant tout libre rapport de l'individu à soi-même, sans pour autant prôner l'individualisme.
Heidegger souligne les puissances d'existence factices que sont la communauté et le peuple. Là aussi, chacun est jeté, dans un peuple, dans une communauté, qu'il n'a pas choisis. De sorte que le Dasein authentique, qui a accepté de reconnaître son état d'"être-jeté" dans l'existence, peut et doit reconnaître de même, sans illusions, qu'il se trouve jeté dans un peuple, à un certain moment de l'histoire, dans une culture. C'est cet ensemble de pré-conditions de toute existence, non choisies, qui fait la condition de tout Dasein, universelle parce que la même pour tous. Et, l'intrication des données factices de toute existence humaine individuelle et de l'histoire en devenir d'un peuple, d'une communauté, est nommée par Heidegger, destin. Cette appartenance historique, peut, de même que l'existence individuelle, être vécue de manière authentique ou inauthentique, selon que le Dasein, reconnaît le destin de son peuple, s'en soucie et assume ses responsabilités.
Heidegger n'ayant à vrai dire pas de pensée politique propre, ni jamais non plus développé quelque chose comme une pensée politique distincte au sein de sa philosophie, ce qui a été remarqué par ses lecteurs et commentateurs. Pour trouver quelque réponse ou explication, il faut lire Heidegger et étudier sa philosophie par ex. Derrida : de la question; cf<. bibliographie pour tenter de saisir cette conjonction d'une pensée rencontrant l'abjection nazie.
Tous les textes qui relèvent de la critique de la modernité, sur la technique et l'annonce du désastre en cours, si n'est pas amorcé un tournant qu'il appelle et s'essaye à penser, soit la sortie de la métaphysique, tous ces textes sont à convoquer en priorité pour comprendre ce qu'a voulu signifier Heidegger, et ses mises en garde pour notre temps, dont on retrouve l'héritage très net, précisément aussi bien chez Leo Strauss, que chez Hannah Arendt, Hans Jonas et bien d'autres qui trouvent chez Heidegger une pensée dont s'inspire leur critique de la modernité .
Le courant de l'écologie s'est largement inspiré de Heidegger, à commencer par Hans Jonas, théoricien de référence pour l'écologie, à partir des textes de Heidegger concernant la technique. De même qu'une certaine critique du capitalisme et de la technique planétaire, qui, pour certains, tel Kostas Axelos rejoignent et complètent les analyses de Marx (voir d'Axelos : Marx penseur de la technique) selon une voie ouverte par Heidegger affirmant l'intérêt et la nécessité d'un travail qui rencontrerait les thèses de Marx et suggérant un « dialogue fructueux avec Marx » qu'il n'entreprit cependant jamais et tout en diagnostiquant que le matérialisme de Marx consiste à faire de toute chose un produit du travail, ce qui nous ramène au règne de la technique organisant la dévastation de la terre selon ce que recèle en elle la métaphysique.
Sur la conjonction possible de Marx et Heidegger, voir également les travaux de Gérard Granel, par exemple, sans parler de ce qui se conjoint de ces thèmes chez un penseur comme Derrida, lecteur de Heidegger dont il déconstruit quelques thèmes, permettant de comprendre que la manière dont Heidegger renvoie les auteurs de la tradition à leur oubli de l'être, et en particulier à cet oubli que l'être inclut en son sein le non-être, ne serait pas aussi assurée que Heidegger le prétend, pour s'excepter lui-même de cet oubli. Derrida veut faire ressortir que Heidegger construit - en quelque sorte « sur mesure » - une histoire de la philosophie qui lui permet en conséquence de s'en excepter, pour ainsi construire un autre discours, une autre pensée, une autre logique même, dans une autre langue, alors qu'il appartient, selon lui, à cette histoire et à ce mode de pensée qui ont été moins univoques et moins oublieux de la vérité de l'être que Heidegger ne le prétend. Derrida ramène Heidegger à ce dont il prétend se distinguer, soit toute la philosophie qui aurait été aveugle à ce que Heidegger aurait vu le premier, pour montrer qu'il n'y a ni issue ni sortie : on ne sort pas du logos, de ses limites et de ses impasses.
L'importance donnée à Heidegger dans le monde de la philosophie continentale (un monde qu'il contribua fortement à créer) est très grande. Néanmoins, sa réception parmi les philosophes analytiques est différente. À l'exception d'une révision favorable de "Être et Temps" par Gilbert Ryle dans l'article "Mind of Being and Time" peu de temps après son publication, les contemporaines analytiques de Heidegger trouvèrent autant le contenu (s'il y en avait un) que le style comme des exemples de la pire façon de faire philosophie.
La tradition analytique valorise la clarté d'expression, tandis que Heidegger pensait que "se rendre intelligible est suicide pour la philosophie." Outre l'accusation d'obscurantisme, les philosophes analytiques considèrent le contenu pouvant être glané des œuvres de Heidegger comme trivialement faux, non-vérifiable ou inintéressant. Cette vision a largement survécu : Heidegger est encore moqué par la plupart des philosophes analytiques, qui jugent son travail comme désastreux pour la philosophie, puisqu'une ligne claire peut être tracée de lui à la plupart des variétés de la pensée post-moderne.
Pour une introduction :
pour la biographie et l'engagement politique :
pour la réception de Heidegger en France :
I. Abteilung: Veröffentlichte Schriften 1910-1976 (écrits publiés)
II. Abteilung: Vorlesungen 1919-1944 (cours) Marburger Vorlesungen 1923-1928
III. Abteilung: Unveröffentlichte Abhandlungen / Vorträge - Gedachtes (Traités inédits, conférences, notes)
IV. Abteilung: Hinweise und Aufzeichnungen (Indications et notes)
Philosophe allemand | Naissance en 1889 | Décès en 1976 | Métaphysique | écrivain allemand]
مارتن هايدغر | Мартин Хайдегер | মার্টিন হাইডেগার | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | מרטין היידגר | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | マルティン・ハイデッガー | ჰაიდეგერი, მარტინ | Martinus Heidegger | Martinas Haidegeris | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Хайдеггер, Мартин | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Martin Heidegger | Гайдеґґер Мартін | 马丁·海德格尔
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