Georg Wilhelm Friedrich Hegel (27 août 1770 - 14 novembre 1831) est un philosophe allemand dont l'œuvre est considérée comme le sommet de l’idéalisme de cette époque.
Il obtient son magister de philosophie en 1790 ; en 1793, il passe les examens de théologie, mais devient ensuite précepteur à Berne. En 1797, il est précepteur à Francfort-sur-le-Main. Il traverse alors une crise philosophique en concevant l’impossibilité de retrouver l’harmonie politique grecque dans la civilisation européenne moderne.
Il devient privat-dozent à l’université de Iéna en 1801 et enseigne la pensée de Schelling : il écrit la Différence entre les systèmes de Fichte et de Schelling, qui est une prise de position pour le deuxième contre le premier. Avec Schelling, il fonde le Journal critique de philosophie. Mais l’époque de Iena est avant tout celle d’un tournant : Hegel se sépare de la philosophie schellingienne, rupture consacrée par la préface de la Phénoménologie de l'esprit qui paraît en 1807.
L’arrivée de Napoléon à Iéna interrompt les activités universitaires ; Hegel part à Bamberg et devient le directeur d’un petit journal de cette ville. En 1808, il est recteur du lycée de Nuremberg ; il rédige et publie alors La Science de la logique. En 1816, il accepte la chaire de l’université d'Heidelberg. En 1818, il occupe la chaire de Fichte à Berlin et enseigne sa propre philosophie, en approfondissant plusieurs parties de son Encyclopédie des sciences philosophiques : la philosophie du droit, de l’histoire, de la religion, l’histoire de la philosophie, etc. En 1831, une épidémie de choléra décime l’Europe : Hegel meurt le 14 novembre.
La philosophie de Hegel est une philosophie de l’esprit absolu et de son déploiement dialectique qui constitue la réalité et son devenir. Cette dialectique a pu être considérée comme une théologie de l’histoire, mais elle a également donné lieu à de nombreuses interprétations contradictoires du fait de sa difficulté.
Cette philosophie est essentiellement déterminée par la notion de dialectique, qui est tout à la fois un concept, un principe d’intelligibilité, et, selon Hegel, le mouvement réel qui gouverne les choses du monde. La pensée hégélienne est donc la compréhension de l’histoire de ce qu’il appelle l’Idée, Idée qui, après s’être extériorisée dans la nature, revient en elle-même en niant cette altérité pour s’intérioriser, s’approfondir et se réaliser dans des formes culturelles (suivant une hiérarchie formelle d’un contenu identique : art, religion et philosophie). D’un point de vue très général, c’est donc une pensée qui veut concilier les opposés qui apparaissent, par la conciliation des philosophies de l’Être et des philosophies du devenir. En effet, avec la dialectique, ces oppositions cessent d’être figées puisque le mouvement d’une chose est d’être posée, puis de passer dans son contraire, et ensuite de réconcilier ces deux états. Ainsi, l’être n’est-il pas le contraire du Néant ; l’être passe dans le néant, le néant dans l’être, et le devenir en est le résultat : « Le néant, en tant que ce néant immédiat, égal à soi-même, est de même, inversement, la même chose que l’être. La vérité de l’être, ainsi que du néant, est par suite l’unité des deux ; cette unité est le devenir. » (La Science de la logique)
Cette histoire trouve alors son sommet dans l’État, où l’Idée s’accomplit dans une organisation juridique capable de réaliser la liberté qui est son essence, i.e. ce qu’elle était déjà en germe. L’État est ainsi l’Idée qui se concrétise dans une société humaine, dans un peuple dont l’Idée est l’esprit, et qui est menée à son terme par le grand homme. Mais cet achèvement étant atteint, c’est la philosophie qui réalise pleinement la liberté : parvenu au savoir absolu, à la liberté du concept, la philosophie reprend en effet la totalité du savoir, i.e. l’ensemble des moments du processus, et se constitue par ce moyen comme science, comme savoir absolu de l’être.
On voit donc que, pour Hegel, l’histoire s’achève avec son époque : tout ce développement dialectique, réalisé dans l’État, dans l’art, la religion, la philosophie, dans l’ensemble des institutions humaines qui expriment le travail du concept, trouve sa vérité et son accomplissement à l’époque de Hegel et dans ses livres… Cette volonté de clôture de l’histoire a engendré de violentes critiques (voir par exemple Nietzsche).
Étant donnée cette dialectique de la totalité, i.e. le fait que la philosophie comprend la totalité du réel, Hegel reprend en un système le savoir de son temps, système où tous les concepts sont liés dans un ensemble organique. L'œuvre capitale de Hegel est de ce point de vue l’Encyclopédie des sciences philosophiques, dont le plan est l’architecture du système de la philosophie. Il est composé de trois parties :
Puisque tous les aspects de la réalité sont selon Hegel l’expression d’un mouvement dialectique, on ne doit pas séparer les domaines d’études : l’ensemble des chapitres de cet article n’est pas un découpage qui appartient à la pensée de Hegel, mais une présentation successive de quelques aspects que l’on doit comprendre ensemble : histoire, morale, droit, art, religion, philosophie.
Hegel s’est fixé pour but d’élever la philosophie au rang de science. Cette scientificité de la philosophie passe par la synthèse spéculative des opposés, individu/société, homme/nature, etc. et a donc des conséquences politiques et religieuses : Hegel aspire en effet à un état de l’individu proche de celui du Grec pour qui la religion imprégnait tous les domaines de l’action humaine ; le christianisme, au contraire, sépare l’homme et le divin.
La pensée de Hegel est considérée comme le sommet de l’idéalisme allemand.
Il se démarque de Kant dont il veut dépasser le formalisme, et, avec le concept de dialectique historique, a une influence décisive sur toute la philosophie occidentale, malgré les critiques virulentes de Schopenhauer et de Nietzsche, et en particulier sur Karl Marx et Lénine, et sur Søren Kierkegaard, et à travers lui Martin Heidegger et l’existentialisme.
Sa pensée a fait l’objet de nombreux débats : Hegel était-il panthéiste (spinoziste) ?
A la mort de Hegel, son école s’est divisée en deux branches principales ; hégélianisme dit de droite (les « vieux hégéliens », certains historiens de la philosophie : Eduard Zeller, Kuno Fischer), et hégélianisme dit de gauche (E. Gans, K.L. Michelet, les « jeunes hégéliens », David Strauss, Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer), Max Stirner dont procède Marx. La fin du XIXe siècle voit poindre en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne une "Hegel-Renaissance" après plusieurs décennies de désaffection. Toujours au XIXe siècle, en Italie, une vigoureuse école hégélienne s'est implantée, principalement à Naples avec Augusto Vera (qui traduisit également en français les oeuvres de Hegel) et les frères Spaventa, école liée au mouvement national et libéral italien.
Mais cela signifie que le modèle grec ne peut être réalisé tel quel par les peuples modernes et qu’il faut donc tenter de modifier le christianisme pour qu’il réalise une harmonie nouvelle unissant le particulier et l’universel ; à cette époque, pour Hegel, c’est l’amour chrétien qui doit permettre de fonder un sens de la collectivité. Hegel ne s’occupe pas de la religion privée, qui ne concerne que l’individu ; seule la religion publique doit faire l’objet d’une réflexion philosophique.
Hegel retient trois caractéristiques de l’idéal grec :
La religion grecque n’a pas de dogmes ni d’institutions, mais une mythologie qui inspire la moralité et la vertu.
La dialectique à trois moments (thèse, antithèse, synthèse) n’est pas une méthode : cela découle logiquement de l’idée même de dialectique, qui est le développement de la réalité. La dialectique est la nature des choses elles-mêmes. On peut récuser l’idée qu’il y aurait une doctrine hégélienne, car il s’agit en fait de dégager ce qu’il y a d’intelligible dans la réalité, et non d’en produire une nouvelle interprétation. La philosophie décrit la réalité et la reflète.
Dans le domaine de l’esprit, la dialectique est l’histoire des contradictions de la pensée qu’elle surmonte en passant de l’affirmation à la négation et de cette négation à la négation de la négation. C’est le mot allemand aufheben qui désigne ce mouvement d'aliénation (négation) et de conservation de la chose supprimée (négation de la négation). Ce qui est sublimé est alors médié et constitue un moment déterminé intégré au processus dialectique dans sa totalité. Cette conception de la contradiction ne nie pas le principe de contradiction, mais suppose qu’il existe toujours des relations entre les opposés : ce qui exclut doit aussi inclure en tant qu’opposé.
Or, la thèse fondamentale de Hegel est que cette dialectique n’est pas seulement constitutive du devenir de la pensée, mais aussi de la réalité ; être et pensée sont donc identiques. Tout se développe selon lui dans l’unité des contraires, et ce mouvement est la vie du tout. Toutes les réalités se développent donc par ce processus qui est un déploiement de l’Esprit absolu dans la religion, dans l’art, la philosophie et l’histoire. Comprendre ce devenir, c’est le saisir conceptuellement de l’intérieur.
Mais cette compréhension de la réalité ne peut venir qu’une fois les oppositions synthétisées et résolues, et c’est pourquoi la philosophie est la compréhension de l’histoire passée : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule. » Par exemple, Napoléon achève la Révolution française et Hegel le comprend.
Voir article Phénoménologie de l'esprit, pour un exposé détaillé.
La phénoménologie est la « science de l’expérience de la conscience ». Elle introduit au système de la science (Hegel publie cette œuvre en 1807) et se présente comme la première partie de son système. Cette œuvre décrit l’évolution progressive et dialectique de la conscience (i.e. par le jeu des négations successives, la conscience commençant par nier ce qui se manifeste immédiatement à elle), depuis la première opposition immédiate entre elle et l’objet, puis la conscience de soi, la raison, l’esprit, la religion, jusqu’au savoir absolu dans lequel « le concept correspond à l’objet et l’objet au concept ». Ce dernier savoir est selon Hegel savoir de l’être dans sa totalité, intériorisation de l’objet, ou identité de l’objet de la pensée et de l’activité de connaissance dont le résultat est l’objet lui-même.
La phénoménologie commence donc par la description de la conscience en général, comme opposée à un objet. Mais cette description adopte aussi le point de vue de la conscience telle qu’elle s’apparaît à elle-même. Un moment de la dialectique de la conscience peut donc être vrai pour la conscience elle-même, et faux pour celui qui rassemble la totalité des moments en une seule totalité. Ou, autrement dit, toute conscience commence par l’erreur, et est dans l’erreur, mais se hisse à la vérité dans la totalité de son histoire. Cette histoire est une suite de prises de conscience (expériences vécues) et de créations actives (transformation du réel).
Le but de la phénoménologie est donc de décrire en totalité l’essence intégrale de l’homme, i.e. ses possibilités cognitives et affectives. C’est en ce sens une anthropologie, bien que dans l’ensemble de son système, Hegel considère la phénoménologie de la conscience au sein de la totalité de l’histoire de l’esprit, donc au-delà de l’être humain.
La phénoménologie est divisée en huit chapitres qui se regroupent en trois parties : la conscience, la conscience de soi, et la raison qui est la conscience intégrale unissant les deux premiers.
La connaissance d’un objet ne peut se réduire à ce que nous savons de cet objet, bien qu’habituellement nous considérions un objet tel qu’en lui-même. En effet, dans la connaissance sont aussi contenus le je qui sait et la relation que nous entretenons avec lui, c’est-à-dire la conscience que nous en avons. Pourtant, lorsque nous ne sommes attentif qu’à l’objet, nous n’avons pas la conscience du savoir même qu’est cette conscience ; l’attitude naturelle chosifie, cela veut dire plus simplement qu’elle considère l’objet comme s’il était réellement extérieur à la relation que nous entretenons avec lui. Cela nous donne deux manières de concevoir un objet quelconque ; ces manières sont des perspectives philosophiques fondamentales (mais nous verrons qu’elles sont pour Hegel des moments du devenir de la conscience) :
La philosophie étudiera ces déterminations subjectives de la connaissance, i. e. la relation même dont nous venons de parler. Cette relation a deux dimensions :
L’étude ou science de la conscience est la phénoménologie de l’esprit. Elle étudie la manifestation phénoménale d’un sujet en tant qu’il se rapporte à un objet, i. e. en tant que conscience. Quand cette étude à pour objet le rapport interne de l’esprit à lui-même on l’appelle psychologie. L’étude de la diversité des affections de l’objet dans son rapport à une conscience comporte, selon Hegel, trois degrés (ou trois moments de la conscience) :
L’homme s’oppose au monde, c’est la conscience du monde extérieur. Considérant ce point, nous voyons que celle-ci passe elle-même par plusieurs moments. Il y a ainsi trois niveaux de conscience :
'La sensibilité', qui est la certitude immédiate d’un objet extérieur : l’objet est simplement, et il est un ceci, donné dans l’espace et le temps, ici et maintenant. Il est bien distinct et déterminé. Cette conscience est en apparence d'une richesse infinie : elle s’étend à tout ce qui est dans le temps et l’espace.
Mais l’ici et le maintenant du ceci, de tel objet, disparaissent (l’objet change, et détruit, etc.), tandis qu’il y a toujours un ceci et un maintenant en général, s’appliquant à tous les ici et maintenant. L’ici et le maintenant, dans leur universalité (généralité) ne sont donc aucun ici et maintenant en particulier, mais une multiplicité de moments et de lieux. Ce qui est donné, la certitude de la sensibilité, ce n’est donc pas une détermination sensible, un ici et maintenant, mais une 'perception' universelle. L’objet devient donc l’inessentiel : la négation de la conscience sensible nous fait parvenir à l’universel, à la perception.
'La perception' nous élève donc à l’universel, qui est la vérité de la sensibilité ; c’est un mixte de déterminations sensibles et de déterminations réflexives. L’objet de la perception est la 'chose'' et ses déterminations.
Ces déterminations :
La relation du sujet à l’objet est ainsi constitutive des propriétés de l’objet ; c’est pourquoi ces propriétés se modifient et sont ainsi des accidents de la chose. Mais puisque les choses ne sont rien d’autre que leurs propriétés, elles se transforment, deviennent, ou, autrement dit, disparaissent et surgissent sans cesse. Dans ces modifications, le modifiable est supprimé et ce qui reste est le devenir, la modification elle-même.
'L’entendement', s’il est aussi déterminé accidentellement, saisit également l’essentiel qui demeure dans le changement des choses : il est la conscience en tant qu’elle 'considère l’intérieur des choses', i.e. la force qui, identique à elle-même et se réalisant, s’extériorise et lie les déterminations universelles entre elles. Cet intérieur est la pensée ou 'concept' de l’objet, qui est le propre forme de la conscience, par laquelle elle se prend elle-même pour objet. La différence entre le sujet et l’objet s’est donc abolie, et elle laisse place à la conscience de soi.
L’homme prend conscience de soi par sa conscience de son opposition au monde. La conscience de soi est donc l’intuition du « je » par lui-même : Je suis Je. C’est une proposition sans contenu : la conscience ne peut se donner à elle-même que dans les choses dont elle supprime l’altérité. Cette tendance essentielle de la conscience lui permet de se donner à elle-même comme objet, elle se produit comme objet et se donne ainsi une réalité.
Continuant ainsi à suivre le développement dialectique de la conscience, Hegel distingue trois moments de la conscience de soi :
Le 'désir' : la conscience s’oriente vers autre chose qui n’est pas un soi, et en nie l’altérité. En tant que telle, elle est conscience pratique. La tendance est la nécessité sentie de supprimer la contradiction ; le désir est destructeur
La satisfaction du désir est la suppression de l’objet, qui aboutit au sentiment que la conscience a d’elle-même, au sentiment de sa réalité singulière.
La 'maîtrise et la servitude' : la conscience de soi se porte sur une autre conscience de soi et veut se faire reconnaître. C’est la lutte pour la reconnaissance : celui qui est vaincu (parce qu’il a peur de mourir) devient esclave, il n’est pas reconnu en tant que conscience de soi.
L’'universalité de la conscience de soi'. L’esclave, lorsqu’il prend conscience de sa liberté (liberté qui reste cependant interne, mentale, mais qui est conscience de soi en tant qu’indépendant de la nature), passe par trois figures :
Ces trois formes de la liberté ont ceci de commun qu’elles ne parviennent pas à réaliser extérieurement ce qu’elles pensent, i.e. leur liberté d’action. L’esclave est donc toujours esclave (il cherche même un maître imaginaire pour justifier son état) ; la prise de conscience de cet état supprime Dieu. Il reste alors la pensée libre, la raison qui a pris la place de Dieu, l’athéisme.
Le droit, en tant qu’esprit objectif :
L’art exprime l’Idée sous une forme sensible, c’est l’absolu donné à l’intuition : le Beau est la manifestation sensible de l’Idée, mais sans en être une forme achevée.
L’art est une objectivation de la conscience par laquelle elle se manifeste à elle-même. Il constitue donc un moment important de son histoire. La réflexion sur l’art implique la fin de l’art, au sens où cette fin est un dépassement de l’élément sensible vers la pensée pure et libre. Ce dépassement doit se réaliser dans la religion et la philosophie. Pour Hegel la plus mauvaise des productions de l'homme sera toujours supérieures au plus beau des paysages, car l'oeuvre d'art est le moyen privilégié par lequel l'esprit humain se réalise.
L’histoire de l’art se divise en trois, suivant la forme et le contenu de l’art :
Le savoir absolu ne décrit pas la totalité du réel, ce qui serait délirant malgré ce que Kojève a pu laisser croire, c'est un savoir sur le savoir, la conscience de soi du savoir comme savoir d'un sujet. C'est l'unité du subjectif et de l'objectif (Logique I, p33), passage à la logique qui est bien une vérité définitive, un savoir absolu bien que formel et sans contenu encore. On peut même dire que la conscience du caractère subjectif du savoir est aussi le savoir de l'insuffisance du savoir (rejoignant l'ignorance docte), savoir du négatif et savoir qu'on ne peut dépasser son temps !
En effet, la philosophie, pour Hegel, doit être scientifique ; elle doit donc être nécessaire et circulaire. L’absolu est circulaire, cela signifie que le système revient à son point de départ, et que ce point de départ peut être n’importe où ; mais la différence avec les sciences, c'est que la philosophie rend compte du sujet qui l'énonce et de son inscription dans une histoire. Le système encyclopédique des sciences est l'histoire des interactions du sujet avec son objet, qui ne sont jamais données d'avance mais qui se succèdent en s'opposant malgré tout selon une logique dialectique implacable.
Ainsi le savoir absolu succède dans la phénoménologie à la religion et se comprend comme négation de l'être-étranger, de la projection dans un Dieu du sujet qui s'assume comme divisé et comme intériorisation de l'extériorité. "C'est seulement après avoir abandonné l'espérance de supprimer l'être-étranger d'une façon extérieure que cette conscience se consacre à soi-même. Elle se consacre à son propre monde et à la présence, elle découvre le monde comme sa propriété et a fait ainsi le premier pas pour descendre du monde intellectuel." Phénoménologie, p306. Le savoir absolu est la conscience de soi de l'histoire, passage de l'histoire subie à l'histoire conçue, du passif à l'actif, de l'abstrait au concret.
On trouve le concept de Savoir Absolu comme savoir sur le savoir chez Fichte (1802). On peut se référer au livre de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière "De Kojève à Hegel" dont la conclusion s'intitule "Le savoir absolu n'est pas l'absolu du savoir".
La philosophie de l’histoire de Hegel est préparée par l’ensemble du XVIIIe siècle :
Ces thèses classiques sont reprises par Hegel, du point de vue de la dialectique et de l’Idée, le principe étant :
la raison gouverne le monde et se réalise dans l’histoire.
Ainsi, selon Hegel, l’Idée se réalise dans l’histoire et la fin de cette dernière, son but, c’est Dieu, l’Idée ou l’Esprit absolu. Ainsi, « Le but de l’histoire universelle est que l’esprit parvienne au savoir de ce qui est véritablement, et fasse de ce savoir un objet, le réalise en un monde présent concrètement, s’exprime en tant qu’objectif. » Cette rationalité intégrale de l’histoire implique que son développement réalise plus complètement la morale et la liberté.
Quel est le sujet de cette histoire ? Ce ne sont pas les individus dans leur singularité, mais un peuple et son esprit (Volkgeist). Le grand homme est le conducteur de ce peuple qui aspire à la réalisation de son but. La marche de l’esprit du monde aboutit finalement à l’État, où se trouvent réunis mœurs, art, et droit. La fin de l’histoire, c’est donc l’État et la liberté qu’il réalise.
La philosophie de l’histoire d’Hegel (1770-1831) est une philosophie de l’esprit des peuples, conception proche du « Volksgeit » romantique (réalité spirituelle et culturelle, unique et indivisible), à travers lesquels s’exprime l’Esprit Universel que Hegel nomme aussi Raison, Liberté, Absolu, parfois Dieu… fin annoncée de l’histoire.
La dynamique qui sous-tend le déterminisme hégélien est la dialectique, système idéaliste où le progrès est synthèse entre les opinions contradictoires de la thèse et de l’antithèse (exemple : la loi s'affirme (affirmation), le crime la nie (négation), le châtiment nie le crime et rétablit le droit (négation de la négation)). Celle-ci sont les « moments du devenir d'une totalité, dont le dernier stade laisse chaque fois derrière lui les deux précédents, sans sacrifier leur signification propre. Dépasser, chez Hegel, c'est nier mais en conservant, sans anéantir. Chaque terme nié est intégré. Les termes opposés ne sont pas isolés mais en échange permanent l'un avec l'autre. » Le système hégélien confronte la raison « naturelle » et la positivité « historique » (religion naturelle-religion positive, droit naturel-droit positif), l’Histoire et la Vie. Hegel refuse l’idéalisme kantien et sa philosophie du droit abstraite, au profit d’une conception organique et vivante, expression de la totalité éthique : le peuple.
La raison gouverne donc le monde. Elle se réalise dans l'histoire, le spectacle d’incohérence et de chaos qu’elle présente à ses acteurs n’est que l’histoire apparente, double distordu par les ruses de la raison (ce qui lui permet de critiquer également l’empirisme dogmatique marqué par l’opposition entre pratique et théorie, source de contradiction dialectique). Derrière cette histoire apparente vit l’histoire vraie, celle de l’Esprit Universel. Ce dualisme téléologique justifie la tyrannie, les guerres (en tant que moments nécessaires de la vie d’un peuple, expression de la liberté d’un peuple), les passions (« Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passions. ») en vue de la réalisation d’un Absolu, fin déterminée. Les grands hommes (« historico-cosmiques ») seuls peuvent canaliser les désirs des peuples, guidés par leurs intérêts mais œuvrant presque malgré eux à la réalisation de l’État Universel, incarnation politique de l’Esprit Absolu. La tyrannie est nécessaire dans l’histoire car elle permet l’aliénation des volontés particulières centrifuges. Lorsque l’obéissance est obtenue, lorsque la volonté générale est traduite dans la loi, la tyrannie est renversée par les peuples, « sous prétexte qu’elle est abominable, en fait seulement parce qu’elle est devenue superflue. » (Hegel, Realphilosophie, 1805-1806, p247)
Intérêt et désir sont donc les moyens dont se sert l'Esprit du monde pour parvenir à ses fins et s'élever à la conscience, le négatif n’est qu’un moment nécessaire à la transformation de la culture.
La théodicée (néologisme formé par Leibniz dans ses Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal (1710) visant à « justifier » l’existence du Mal, celui-ci concourt chez Leibniz à l'harmonie et à la perfection du Tout, l’homme ne pouvant qu’entrevoir le dessein divin) hégélienne se réalise dans l’État, lieu de convergence des manifestations de l’esprit particulier à chaque peuple : art, droit, mœurs, commodités de l'existence… (« L’absolu totalité éthique n’est pas autre chose qu’un peuple ») Elle fait de l’Histoire le « Tribunal de dernière instance » de l’ensemble des faits humains.
Cette Schöne Totalität étatique, Hegel croit la trouver (dans ses écrits de jeunesse) dans la Grèce classique où l’individu place son bonheur dans sa participation active comme citoyen à la chose publique permettant l’harmonie entre l'individu et l'État (notamment par la religion civique, liée à la vie de la communauté politique). L’harmonie est donc réalisée entre l’individu et le peuple offrant une liberté authentique. Elle a cependant été rompue (apparition de la distinction vie privée/vie publique) par le christianisme et ses corollaires : la conscience malheureuse (conscience de la contradiction entre la vie finie de l’homme et sa pensée de l’infini), la dissolution de l’État et l’individualisme (principe de subjectivité absolue : savoir que l’individu a de l’absolu en lui-même), une médiation du pouvoir est donc nécessaire (Hegel oppose la démocratie antique à la monarchie moderne qui permet de concilier les volontés particulières/subjectives et la volonté générale/objective. Les principaux caractères de l’État moderne hégélien sont : monarchie constitutionnelle, centralisation administrative, décentralisation économique, servie par un corps de fonctionnaires de métier, sans religion d’État, souverain à l’intérieur comme à l’extérieur). Hegel tente donc la synthèse entre la philosophie d’origine grecque et le christianisme, sources fondamentales de la civilisation occidentale.
La totalité rationnelle hégélienne constitue la base philosophique du totalitarisme politique (thèse développée par K. POPPER, Misère de l'historicisme, Paris, Plon, 1956). Entre l’État et l’individu se trouve cependant la société civile (l’État du libéralisme économique), elle est le lieu de l’opposition la plus déchirante : celle de la pauvreté et de la richesse, conséquence de la division du travail (anticipation de l’analyse marxienne de l’aliénation symbolique du travailleur :celui-ci ne peut plus se reconnaître dans le produit de son travail) et des « incessantes variations du marché.» (J.Hyppolite) Seul le lien corporatif à travers des états (corporations, syndicats, communautés structurant la société civile) permet de compenser cette réalité des sociétés industrielles, de réconcilier le citoyen avec l’État (il joue un rôle de régulateur à travers une politique économique, ajustant les intérêts parfois conflictuels des producteurs et des consommateurs).
L'Histoire est donc une prise de conscience progressive par l’Esprit de sa fin (une intériorisation remémorante (Er-innerung) de l'esprit) que Hegel nomme destin (il distingue des destins caractéristiques au judaïsme et au christianisme). Elle est passage de l'en-soi au pour-soi. La finalité de l'histoire existe d'abord sans être connue mais la prise de conscience s'opère progressivement.
La philosophie de Hegel est réputée difficile ; comme Schopenhauer a pu le faire remarquer avec son habituelle diplomatie (« Hegel met les mots, le lecteur doit trouver le sens »), le principal obstacle est le vocabulaire hégélien qui n’est pas toujours clairement défini pour un lecteur non philosophe. Ce vocabulaire propose donc de clarifier le sens des mots, ce qui permettra une compréhension relativement plus facile de la pensée de Hegel.
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