La géopolitique est une science humaine qui, étymologiquement, se propose d'étudier les implications politiques de la géographie.
Depuis sa naissance à la fin du , la géopolitique contemporaine a subi des évolutions, qu'il est possible d'étudier sous un angle épistémologique.
Le terme apparaît sous la plume du professeur de Science Politique/Géographie suédois Rudolf Kjellén d'abord dans un cours dans les années 1905 intitulé, les Grandes puissances du présent, puis dans un ouvrage, Stormakterna (1ere édition 1905, trad. fra. par les Grandes puissances). Pour son auteur la géopolitique est "la science de l’État comme organisme géographique ou comme entité dans l’espace : c'est-à-dire l’État comme pays, territoire, domaine ou, plus caractéristique, comme règne. Comme science politique elle observe fermement l’unité étatique et veut contribuer à la compréhension de la nature de l’État" (Stormakterna. Konturer kring samtidens storpolitik, första delen, 1905, Stockholm, Hugo Gebers förlag).
Il reprend en réalité les éléments de géographie politique énoncés par le géographe allemand Friedrich Ratzel, que l’on considère comme le père de la Geopolitik allemande. Ratzel analyse l’État en rapport avec sa géographie, son espace, son milieu, les deux sont en interactions. Dans son ouvrage Politische Geographie oder die Geographie der Staaten, des Verkehrs und des Krieges (1897, trad. fra. 1988), Ratzel perçoit l’État comme un être vivant.
Suite aux analyses de Friedrich Ratzel, puis de Kjellén, un nombre d’universitaires et de membres des États-majors tentent de mettre aux points des analyses géopolitiques au service de leur pays. On peut ainsi distinguer trois grandes écoles :
La géopolitique allemande – ou Geopolitik - repose sur les approches théoriques de Friedrich Ratzel (1844-1904), qui donnera naissance à l’École de Berlin. Cette Geopolitik émerge avec la naissance du IIe Reich, dans la deuxième partie du , qui cherche à se donner une légitimité territoriale et renforcer sa puissance. Elle est fortement influencée par des approches naturalistes ou environnementalismes comme ceux du géographe Carl Ritter, de la pensée hégélienne notamment diffusée par son disciple Ernst Gapp, ou encore le darwinisme social passé entre les mains du biologiste-philosophe, père du terme Écologie Ernst Haeckel.
L'approche géographique de Friedrich Ratzel, interprétée comme géopolitique, s'applique à démontrer que l'État, thème principal des travaux géopolitiques, est "comme un être vivant qui naît, grandit, atteint son plein développement, puis se dégrade et meurt" (Politische Geographie, München : Oldenbourg, 1897, Osnabrück : Zeller). L'État pour vivre (ou survivre) doit s'étendre et fortifier son territoire. A travers ce prisme, Ratzel défend l'idée que l'Allemagne pour vivre doit devenir un véritable empire et donc posséder un territoire à sa mesure. Pour cela, il faut que le politique mette en place une politique volontariste afin d'accroître la puissance de l’État. Ce dernier a donc besoin pour se développer de territoires, d'un espace, l'espace nourricier, le Lebensraum (terme inventé par Ratzel), "l'espace de vie" (souvent traduit par "espace vital").
Les successeurs de Friedrich Ratzel mettent cette nouvelle discipline au service du Prince et elle sera appliquée sous le IIIe Reich. Ils proposent au régime nazi une approche cartographique du monde où les "Grands Peuples" (grandes puissances) se partagent la planète en fonction d’alliances et d’une hiérarchie raciale des peuples. Cette Geopolitik active s’inscrit contre l'idée du droit des peuples à disposer d'eux mêmes émise par la SDN. Parmi les disciples de Friedrich Ratzel, il faut citer le général bavarois Karl Haushofer (1869-1946) qui affine la notion d'"espace de vie" et la perception de l'espace dans un but hégémonique. Après la défaite de 1918, il devient l'un des chantres de la puissance allemande. Haushofer prévoit un partage du monde en quatre zones :
Suite à ses dérives, au sortir de la guerre, la géopolitique tant en Allemagne qu’ailleurs dans le monde est bannie des milieux universitaires et des États-majors, aux profits d’autres approches du monde. D’ailleurs, les disciplines géographiques ont renoncé à réutiliser ces approches jusqu’aux années 70/80.
Les géopoliticiens américains - l'amiral Alfred Mahan (1840-1914) ou le journaliste/professeur de Science politique Nicholas Spykman (1893-1943)- se sont intéressés aux relations entre le développement technologique des civilisations et la domination de l'espace par les États. Fortement inspirée de l'école anglaise, Alfred Mahan, Spykman articulent leurs travaux sur la puissance maritime (sea power) et la politique d' endiguement (Containment) de l'Allemagne ou de la Russie, choisissant l'alliance avec l'Empire britannique.
L'École américaine a aussi expliqué comment les grands empires d'Asie avaient réussi à se stabiliser dans le temps en se basant seulement sur l'administration très hiérarchisée de l'irrigation dans les territoires ou l'Asie des moussons. C'est la théorie des despotismes orientaux, grande thèse de géopolitique. L'École américaine – ou École de Berkeley - s'est toujours intéressée à la dimension culturelle qui marque l'espace terrestre.
Le retour de la géopolitique américaine se poursuit au XXe siècle avec les thèses de Samuel P. Huntington dans le Choc des Civilisations (cf. Bibliographie).
Cette école définit la puissance anglaise par la domination des mers/océans (théorie de l'empire maritime). Principal contributeur, l'amiral britannique Halford Mackinder (1861-1947) conçoit la planète comme un ensemble composé par un "océan mondial" (9/12e), une "île mondiale" (2/12e - Afrique, Asie, Europe) et de grands îles périphériques ou "Outlyings Islands" (1/12e - Amérique, Australie). Afin de dominer le monde, il faut dominer l'île mondiale et principalement le coeur de cette île, le heartland, véritable "pivot géographique du monde" (allant de la plaine de l'Europe centrale à la Sibérie occidentale et en direction de la Méditerranée, du Moyen Orient et de l'Asie du Sud). Ainsi, l'Empire britannique, qui s'est construit sur la domination des océans, doit désormais, pour rester une grande puissance mondiale, s'attacher à se positionner sur terre en maîtrisant les moyens de transports par voie de chemin de fer. L'approche géopoliticienne anglaise renvoie à cette volonté de domination du monde via le commerce, en contrôlant les mers, puis désormais les terres, se faisant l'héritière directe, non seulement de la géopolitique allemande, mais aussi des premiers navigateurs anglais, comme Walter Raleigh : "Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même". La géopolitique de Mackinder est à replacer dans une perspective de concurrence entre la puissance maritime britannique et la puissance allemande qui à travers poursuit son contrôle de la Mitteleuropa, tend vers le contrôle du heartland.
Il semble qu’il n’existe pas de géopolitique « à la française ». Toutefois, d’après Yves Lacoste l’un des ouvrages de Paul Vidal de la Blache (1845-1918), père de l’École française de géographie, La France de l’Est (1917) doit être analysée comme un ouvrage géopolitique dans la mesure où Vidal de la Blache explique les raisons de l’appartenance de l’Alsace et la Lorraine à la France. Citons aussi le géographe Jacques Ancel (1882-1943), auteur d’ouvrages sur la question des nationalités dans l’Empire Austro-hongrois, qui s’intéresse aux questions des frontières définies comme des isobare politique, qui fixe, pour un temps, l’équilibre entre deux pressions ; équilibre de masses, équilibre de force (Géographie des frontières, 1938), reprenant les travaux d'André Chéradame (1871-1948) (L’Allemagne, la France et la question d’Autriche, 1902)
S’il existe une géopolitique française, c’est surtout dans la contestation de l’approche géopolitique allemande et de ses légitimations déterministes. André Chéradame, dés 1916, condamne les dérives de la Géopolitik allemande dans son ouvrage dans Le plan pangermaniste démasqué. Le redoutable piège berlinois de la partie nulle. Dans l'entre-deux guerre, l'amiral Raoul Castex (1878-1968) synthétise la stratégie navale dans son ouvrage à portée géopolitique Théories stratégiques(1929).
Il semble toutefois que ces trois directions ne soient pas aussi éloignées des unes des autres. En effet, toute trois proposent une géopolitique dynamique, active, percevant l’État comme un organisme qui doit vivre ou survivre face à la concurrence d’autres États.
Après la Seconde Guerre mondiale, disparaît la géopolitique. Lui succèdent quatre disciplines, de sciences humaines :
Avec le recul de l'Histoire, on perçoit plus facilement les grandes tendances, et les motivations qui ont conduit les États à adopter une stratégie :
La géopolitique, après avoir été bannie comme savoir scientifique, a retrouvé une nouvelle légitimité d’approche suite aux différents conflits qui ont émergé dans les années 1970. Dans son essai, le géographe Yves Lacoste dénonce la main mise des différents États-majors (politique, militaire, financier, économique) sur les savoirs cartographiques et géographique limités à des perspectives stratégiques. Il souhaite une vulgarisation de l’approche géographique. A la même période, autour d’un cénacle d’enseignants de divers horizon, il lance la Revue Hérodote qui se veut une revue de stratégie et de géopolitique. Yves Lacoste définit la nouvelle géopolitique comme l’étude des interactions entre le politique et le territoire, les rivalités ou les tensions qui trouvent leur origine ou leur développement sur le territoire.
La géopolitique, afin d’éviter de retomber dans les travers du passée, se doit d’utiliser l’ensemble des connaissances liées à la géographie (géographie physique, mais aussi la géographie humaine dans toutes ses composantes (sociales, économiques, culturelles, sanitaires), les matières premières et les flux de ressources), mais aussi utiliser l’histoire, la science politique, etc.
La mondialisation pourra peut-être conforter la légitimité de nouvelles approches géopolitiques.
Dès le début des années 1980 étaient entrevus des risques de marginalisation géopolitique de l'Europe, qui pourraient s'accentuer aujourd'hui si la réaction n'est pas adaptée :
Par sa recherche des interactions entre les grandes zones de la planète (énergie et matières premières, flux de ressources, passages à risques), la géopolitique s'intéresse naturellement à la politique internationale.
Le terme de géopolitique revêt une connotation stratégique, voire militaire, tandis que le terme de géographie politique fait plutôt référence à l'organisation des États, des régions, des entités administratives, des frontières, et des habitants. On constate que de nos jours la mondialisation et l’effondrement d’un monde bipolaire ont multiplié et complexifié les liens entre toutes les populations de la planète. Depuis une dizaine d’année, les centres universitaires multiplient les sections géopolitiques afin de répondre à une demande croissante d’analyse dite géopolitique.
Les enjeux ne manquent pas :
La géopolitique s'attache à étudier les différents facteurs qui aboutissent à la constitution des alliances.
La géopolitique s'intéresse aux différents facteurs qui influencent les stratégies :
Les États-Unis ont mis en place depuis la fin des années 1980 une stratégie globale visant à assurer la suprématie de l'armée américaine et des entreprises américaines sur le monde. Cette stratégie est développée par Eric Denécé et Claude Revel dans l'autre guerre des États-Unis. Elle est structurée autour d'un consortium de grandes entreprises des secteurs de l'informatique et de l'aéronautique, qui a permis de projeter les forces américaines en Irak, lors des deux guerres du Golfe en 1992 et en 2003. Cette stratégie globale concerne maintenant presque tous les secteurs d'activité, et s'appuie sur une utilisation très structurée des technologies de l'information (web, réseaux du net).
On constate ses effets également dans l'alliance que les Etats-Unis ont réalisée, en réponse au Protocole de Kyoto, avec la Chine, l'Inde, le Japon, et l'Australie, visant à développer le charbon propre, et les nouvelles générations de réacteurs nucléaires (réacteurs de génération IV, en:Integral Fast Reactor).
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