Friedrich Wilhelm Nietzsche est un philosophe allemand né le 15 octobre 1844 à Röcken, Prusse, près de Leipzig, et mort le 25 août 1900 à Weimar (Allemagne). __NOTOC__
→ Article détaillé : Biographie de Friedrich Nietzsche
Nietzsche naît dans une famille luthérienne. Il perd son père, Karl-Ludwig, à cinq ans (1849) puis son frère, Ludwig Joseph, l'année suivante, ce qui l'affecte profondément. Sa mère le destine tout d'abord à des études de théologie en séminaire pour être pasteur comme son grand-père et son père. Mais il perd la foi et choisit des études classiques de philologie à Pforta, puis monte à Bonn et à Leipzig : « Un autre signe distinctif des théologiens est leur incapacité philologique. J'entends ici par philologie (…) l'art de bien lire, de savoir distinguer les faits, sans les fausser par des interprétations, sans perdre, dans le désir de comprendre, la précaution, la patience et la finesse. » (L'Antéchrist). Pendant ses études à l'université de Leipzig, la lecture de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818) va constituer les prémisses de sa vocation philosophique. Il lit également Emerson. C'est là aussi qu'il rencontre Wagner. Élève brillant, doué d'une solide éducation classique, Nietzsche est nommé à 25 ans professeur de philologie à l'université de Bâle. Il devient alors apatride (cf. Janz, Nietzsche I, p 230) ayant renoncé à la nationalité prussienne et n'ayant jamais pu faire la demande de la nationalité suisse. Il développe pendant dix ans son acuité philosophique au contact de la pensée de l'antiquité grecque — avec une prédilection pour les Présocratiques, en particulier pour Héraclite et Empédocle, mais il s'intéresse également aux débats philosophiques et scientifiques de son temps (citons par exemple Lange et von Hartmann). Pendant ses années d'enseignement, il se lie d'amitié avec Jacob Burckhardt et Richard Wagner (dont il serait un parent éloigné, selon Janz, in Nietzsche, tome I, I, §2). En 1870, il s'engage comme infirmier volontaire dans la guerre franco-allemande. L'expérience de la violence et de la souffrance le choque profondément.
Vers 1875, Nietzsche commence à se détacher de Wagner, comme on le lit dans sa quatrième considération intempestive ; Wagner le prend de haut et déçoit de plus en plus Nietzsche qui préfère fuir Bayreuth et son milieu qui lui répugne. Quand Wagner reçoit Humain, trop humain, Cosima écrit dans son journal : "Je sais qu'ici le mal a vaincu." En 1878, Nietzsche obtient une pension car son état de santé l'oblige à quitter son poste de professeur. Commence alors une vie errante à la recherche d'un climat favorable aussi bien à sa santé qu'à sa pensée (Venise, Gênes, Turin, Nice - où il sera en même temps que Guyau sans le savoir vers 1888, Sils-Maria…) : « Nous ne sommes pas de ceux qui arrivent à former des pensées qu'au milieu des livres — notre habitude à nous est de penser en plein air, marchant, sautant, grimpant, dansant (…). » En 1882, il rencontre Paul Rée et Lou Andreas-Salomé qu'il demande en mariage et qui se refuse à lui, après lui avoir fait espérer des sentiments réciproques. Ce refus le désespéra profondément, lui qui, malgré ses critiques contre les femmes, sentait le besoin d'une compagne qui le comprenne. Il comprend alors que sa vie est vouée à la solitude. La même année, il commence à écrire Ainsi parlait Zarathoustra lors d'un séjour à Nice. Nietzsche ne cesse d'écrire avec un rythme accru. Cette période prend brutalement fin le 3 janvier 1889 avec une « crise de folie » qui, perdurant jusqu'à sa mort, le place sous la tutelle de sa mère et de sa sœur. Au début de cette folie, Nietzsche semble s'identifier aux figures mythiques et mystiques de Dionysos et du Christ, symboles pour lui de la souffrance et de ses deux interprétations les plus opposées. Selon le témoignage d'un de ses amis venu le chercher à Turin, Nietzsche est alors encore capable d'improviser au piano de bouleversantes mélodies ; pendant quelque temps, il sera encore capable de tenir des conversations, mais celles-ci, selon son ami Overbeck, sont stéréotypées et Nietzsche ne semble capable que d'évoquer certains souvenirs. Il prononcera encore quelques phrases, comme ce jour où, sur une terrasse ensoleillée, il s'adresse à sa sœur : « N'ai-je pas écrit de beaux livres ? » ; il notera encore quelques phrases plus ou moins cohérentes comme celle-ci : « Maman, je n'ai pas tué Jésus, c'était déjà fait. » Sa mère était en effet très pieuse, et les différends de Nietzsche avec elle en matière de religion remontent à l'adolescence. Puis, au bout de quelques années, il sombre dans un silence presque complet jusqu'à sa mort. Quand Overbeck le revoit pour la dernière fois, en 1892, Nietzsche lui apparaît dans un état végétatif.
Bien des théories ont été répandues sur les causes de sa maladie. Une légende veut par exemple qu'il ait contracté la syphilis. Des études récentes penchent plutôt pour un cancer du cerveau. L'autopsie du père de Nietzsche avait déjà montré la présence d'une tumeur au cerveau, et les témoignages rassemblés par Janz montrent que plusieurs proches de Nietzsche étaient des "originaux", et quelques uns étaient malades des nerfs. On peut donc parler d'une maladie ou d'une disposition héréditaire. Nietzsche a également rapporté le témoignage de sa tante Rosalie, selon laquelle le père de Nietzsche fut soudain atteint de troubles mentaux, qu'il devint incapable de parler, avant de mourir quelques mois plus tard. Certains évoquent le fait que les proches de Nietzsche lui ont fourni des drogues dangereuses pour soigner ses maux de têtes ; il apparaîtrait que ces drogues, non seulement provoquent une dépendance très forte, mais présentent des risques de schizophrénie.
Sa sœur, Elisabeth, fervente admiratrice de Guillaume, puis ayant adhéré au parti nazi et rencontré Hitler, utilisera et manipulera certains extraits de ses textes après sa mort afin de soutenir une cause nationaliste et antisémite. Elle écrivit également un livre sur son frère ; au-delà de la volonté hagiographique de cette œuvre, la critique historique a établi qu'Elisabeth procéda à des falsifications des œuvres de jeunesse, des lettres et des fragments posthumes de son frère. Ainsi, lorsque Nietzsche écrit dans un fragment que l'importance de Napoléon est restreinte par les nationalismes qu'il suscita, Elisabeth corrige le texte et lui fait dire que l'importance de Napoléon est justifiée par ces nationalismes.
Philosophe dionysiaque — c'est-à-dire, selon sa propre définition, « qui accepte même les qualités les plus effroyables et les plus équivoques de l'existence » - Nietzsche a vécu comme il a pensé avec « le sentiment de l'union nécessaire entre la création et la destruction. »
Dans la suite de cet article, les notions les plus importantes sont exposées comme un tout. Cela ne signifie pas qu'elles forment un système fermé : toutes les notions de Nietzsche sont le résultat de reflexions qui s'étendent sur plusieurs décennies. Pour prendre connaissance de l'évolution de ces concepts, il faut lire l'ensemble des fragments posthumes, d'autant que Nietzsche n'a pas voulu publier toute sa pensée dans ses livres. La seule lecture des œuvres publiées de son vivant est donc insuffisante.
→ Voir aussi : Volonté de puissance
Ce fragment résume la philosophie de Nietzsche et son projet de réévaluer les valeurs traditionnelles de la métaphysique à partir d'une nouvelle perspective, ce qui doit entraîner selon lui l'abolition des valeurs idéalistes, en particulier celles du christianisme.
Si cette phrase a une apparence métaphysique, dans la mesure où elle paraît énoncer par une définition ce que c'est que l'être des choses, Nietzsche ne parle pourtant pas de ce qu'est l'être en lui-même, mais de ce qu'il en est de son intériorité telle que nous pouvons l'interpréter. Ainsi la volonté de puissance n'est-elle pas un « fondement » ou une « substance » (ousia en grec). La volonté de puissance est une interprétation de la réalité, interprétation qui prend de multiples dimensions, telles que l'éternel retour et le Surhomme. Une telle compréhension exclut principalement toute recherche d'un inconditionné derrière le monde, et de cause derrière les êtres, car c'est en tant que nous interprétons que nous concevons le monde comme Volonté de puissance : ainsi, l'énoncé sur l'essence doit-il être rapporté au perspectivisme pour éviter de faire de la Volonté de puissance une substance ou un être. Ceci suppose que d'autres interprétations sont possibles.
Le but de Nietzsche est de saper par ce concept les fondements de toutes les philosophies passées, notamment parce que le perspectivisme en montre le caractère dogmatique, et de renouveler la question des valeurs que nous attribuons à l'existence, en posant la question de savoir ce qui fait la valeur propre d'une perspective : en conséquence, la question est de savoir si l'on peut établir une hiérarchie des interprétations. Nietzsche n'est donc ni un prophète, ni un visionnaire, dont une notion comme la Volonté de puissance serait le message, mais il se comprend lui-même comme le précurseur de philosophes plus libres, tant à l'égard de la morale que de la métaphysique.
On peut (ou on devrait) traduire Wille zur Macht par "volonté vers la puissance " ou "puissance vers la volonté " car le génitif, en allemand, rend compte de cette idée de tension. En effet, il ne s'agit pas d'une volonté de puissance en tant que telle car on ne veut pas la puissance au sens traditionnel de la volonté, mais en revanche il existe quelque chose dans la volonté qui affirme sa puissance et vice-versa. Le concept de volonté de puissance est construit envers toute la tradition philosophique depuis Platon, qui préconise deux manières de saisir l'essence du vivant : le Conatus, chez Spinoza (le fait de "perseverer dans l'être") et le vouloir-vivre chez Schopenhauer (Nietzsche fut conquis par la philosophie de Schopenhauer avant de la critiquer). Mais chez Nietzsche, vivre n'est en aucune façon une conservation, au contraire, pour lui, se conserver c'est s'affaiblir dans le nihilisme, seul le dépassement de soi (selbst-ubervindung) de la puissance par la volonté et de la volonté par la puissance est essentiel à la vie et donne son sens à la volonté de puissance.
Voir Ainsi Parlait Zarathoustra : « Ma volonté survient toujours en libératrice et messagère de joie. Vouloir affranchit : telle est la vraie doctrine de la volonté et de la liberté Volonté, c'est ainsi que s'appellent le libérateur et le messager de joie [… que le vouloir devienne non-vouloir, pourtant mes frères vous connaissez cette fable de folie ! Je vous ai conduits loin de ces chansons lorsque je vous ai enseigné : la volonté est créatrice ».
La volonté de puissance est la qualité d'action de la vie et du devenir, leur devenir plus, mais elle n'en est pas le principe au sens classique du terme :
Ainsi à l'encontre de certaines doctrines antiques (par exemple, l'épicurisme) du principe de plaisir qui ne parvenaient pas à expliquer la persistance du mal, Nietzsche pense qu' « il n'est pas vrai que l'homme recherche le plaisir et fuie la douleur : on comprend à quel préjugé illustre je romps ici (…). Le plaisir et la douleur sont des conséquences, des phénomènes concomitants ; ce que veut l'homme, ce que veut la moindre parcelle d'un organisme vivant, c'est un accroissement de puissance. Dans l'effort qu'il fait pour le réaliser, le plaisir et la douleur se succèdent ; à cause de cette volonté, il cherche la résistance, il a besoin de quelque chose qui s'oppose à lui… ».
Une volonté de puissance s'analyse alors comme une relation interne d'un conflit, comme structure intime d'un devenir, et non seulement comme le déploiement d'une puissance : Le nom précis pour cette réalité serait la volonté de puissance ainsi désigné d'après sa structure interne et non à partir de sa nature protéiforme, insaisissable, fluide. (FP XI, 40 (53)). La volonté de puissance est ainsi la relation interne qui structure un jeu de forces (une force ne pouvant être conçue en dehors d'une relation). De ce fait, elle n'est ni un être, ni un devenir, mais ce que Nietzsche nomme un pathos fondamental, pathos qui n'est jamais fixe (ce n'est pas une essence), et qui par ce caractère fluide peut être défini par une direction de la puissance, soit dans le sens de la croissance soit dans le sens de la décroissance. Ce pathos, dans le monde organique, s'exprime par une hiérarchie d'instincts, de pulsions et d'affects, qui forment une perspective interprétative d'où se déploie la puissance et qui se traduit par exemple par des pensées et des jugements de valeur correspondants.
Du point de vue de la méthode, la notion de Volonté de puissance n'est pas un concept métaphysique mais un instrument interprétatif (selon Jean Granier, contre l'interprétation de Heidegger). Dès lors, il faut déterminer ce qui est interprété, qui interprète et comment. Ces questions définissent la méthode de Nietzsche à proprement parler.
Nietzsche prend pour point de départ de son interprétation le monde qu'il considère comme nous étant donné et le mieux connu, à savoir le corps. Il prend ainsi le contrepied de Descartes, pour qui notre esprit (notre réalité pensante) nous est le mieux connu. Mais, pour Nietzsche, nous ne connaissons rien d'autre que le monde de nos sentiments et de nos représentations ; ainsi toute connaissance, comme Kant l'avait déjà établi avant Nietzsche, doit-elle prendre pour point de départ la sensibilité.
Cela signifie, premièrement, que nous ne pouvons rien connaître autrement que par analogie avec ce qui nous est donné, i.e. que toute connaissance est une reconnaissance, une classification, qui retrouve dans les choses ce que nous y avons mis. Le monde dans son ensemble, lorsque nous tentons une synthèse de nos connaissances pour le caractériser, n'est jamais que le monde de notre perspective. C'est pourquoi Nietzsche peut dire du monde qu'il est Volonté de puissance, dès lors qu'il a justifié que l'homme, en tant qu'organisme, est Volonté de puissance. Pour Nietzsche, nous ne pouvons faire autrement que de projeter cette conception de l'être qui nous appartient du fait que nous vivons, et cela entraîne également pour conséquence que la connaissance est interprétation, i.e., au sens strict, qu'il n'y a pas du tout de connaissance.
Deuxièmement, toute science (en tant que schématisation quantitative) est dérivée nécessairement de notre rapport qualitatif au monde, elle en est une simplification, et répond à des besoins vitaux.
Dans un premier temps, à l'époque des Considérations Inactuelles, Nietzsche avait déduit de ce point de départ que nous ne pouvons comprendre la matière autrement que comme douée de qualités spirituelles, essentiellement la mémoire et la sensibilité, ce qui signifie que nous anthropomorphisons spontanément la nature. Il avait ainsi tenté de dépasser d'un seul coup le matérialisme et le spiritualisme qui opposent tous deux la matière et la conscience d'une manière qui demeure inexpliquée. Or, Nietzsche supprimait ici le problème, en posant l'"esprit" comme matière. Avec le développement de la notion de Volonté de puissance, Nietzsche ne rompt pas avec cette première thèse de sa jeunesse, puisque les qualités attribuées à cette puissance sont généralisables à l'ensemble de ce qui existe ; de ce fait, Nietzsche suppose que l'inorganique pourrait posséder, comme toute vie, sensibilité et conscience, du moins dans un état plus primitif (voir P. Montebello, Nietzsche, la Volonté de puissance, pour une étude complète de ce point).
Cette méthode interprétative implique une réflexion de fond à propos des concepts traditionnels de réalité et d'apparence. En effet, puisque Nietzsche s'en tient à un strict sensualisme (qui nécessite toutefois une interprétation), la réalité devient l'apparence, l'apparence est la réalité : « Je ne pose donc pas l'"apparence" en opposition à la "réalité", au contraire, je considère que l'apparence, c'est la réalité. »
Mais de ce fait, les concepts métaphysiques de réalité et d'apparence, et leur opposition, se trouvent abolis :
En quoi consiste alors la réalité ? Pour Nietzsche,
Autrement dit, la réalité qui nous est "donnée" est déjà un interpréter ou, ce qui revient au même, un résultat qui n'apparaît que par une perspective. La pensée de Nietzsche est donc une pensée de la réalité comme interprétation, reposant sur une thèse sensualiste, tout ceci supposant que tout interpréter n'existe qu'en tant que perspective. À partir de cette thèse perspectiviste, la question qui se pose à Nietzsche (comme elle s'était posée à Protagoras, cf. le dialogue de Platon) est de savoir si toutes les perspectives (ou interprétations) se valent. La généalogie vient répondre à cette question.
(à faire).
À partir de la thèse de la volonté de puissance, Nietzsche développe une psychologie des profondeurs qui met au premier plan la lutte ou l'association des instincts, des pulsions et des affects, la conscience n'étant qu'une perception tardive des effets de ces jeux de forces infra conscients. Ce que Nietzsche nomme généalogie sera alors la recherche régressive partant d'une interprétation (par exemple, l'interprétation morale du monde) pour remonter à sa source de production, i.e. au pathos fondamental qui la rend nécessaire.
Notons que si une nouvelle psychologie naît de l'hypothèse de la volonté de puissance, l'idée du conflit des instincts n'est pas née de celle-ci. Dès 1880, des fragments vont dans ce sens, et la volonté de puissance en tant qu'idée apparaît bien avant d'être nommée. L'expression Volonté de puissance vient synthétiser cet ensemble.
Comme cela a déjà été signalé, la Volonté de puissance est une notion qui résulte des reflexions de Nietzsche. On peut en faire un point de départ pour un exposé synthétique de sa pensée. Mais, pour avoir une compréhension de l'évolution de la pensée de Nietzsche, il faut en revanche partir des hypothèses qu'il pose, avant d'en arriver à des concepts généraux. Il en va bien ainsi pour la psychologie. Nietzsche lit avec intérêt les moralistes français (La Rochefoucauld, Chamfort, etc.) ; mais il lit également des ouvrages contemporains de psychologie, à quoi il faut ajouter des études de sociologie, d'anthropologie, et des travaux sur la théorie de la connaissance, tel que celui de Lange (Histoire du matérialisme), où l'on trouve une discussion du statut scientifique de la psychologie. La pensée de Nietzsche, en ce qui concerne la psychologie, se développe donc d'une part d'après l'observation des hommes (les maximes de La Rochefoucauld par exemple, ou ses observations personnelles dont il souligne le caractère particulier, relatif, et souvent provisoire), et dialogue d'autre part avec des réflexions épistémologiques contemporaines.
L'observation psychologique est ainsi particulièrement présente dans Humain, trop humain et Aurore ; Nietzsche y analyse (entre autres) les comportements humains, qu'il réduit à la vanité et au sentiment de puissance (sous l'influence de La Rochefoucauld, et peut-être de Hobbes), et peint en moraliste un tableau de l'existence humaine. Cette étape de son œuvre peut être considérée comme une série d'essais plus ou moins aboutis pour décrire l'homme, ses motivations et la nature de ses relations sociales (avec de nombreux aphorismes sur l'amitié).
Mais ces réflexions ont également une teinte existentialiste, dans la mesure où Nietzsche ne conçoit l'homme, suite à sa critique de la métaphysique, que comme un être d'une finitude radicale engagé de tout son être dans un monde où tout advient qu'il le veuille ou non. Il faut toutefois remarquer que Nietzsche se distingue nettement des pensées de l'existentialisme sur la liberté et la responsabilité humaines, puisqu'il nie la réalité de ces notions qui n'ont pour lui qu'un contenu idéaliste ou moral qui reste à interpréter.
La généalogie de la morale découle de l'hypothèse de la volonté de puissance et met en œuvre la psychologie des profondeurs inventée par Nietzsche. La généalogie oppose la morale des faibles et la morale des forts. Le critère de distinction est la direction de la volonté de puissance qui commande une manière d'interpréter le monde. Nous avons vu que celle-ci est ou croissante ou décroissante. Mais, pour le déterminer, il faut procéder à une généalogie, qui remonte d'une évaluation morale donnée à ses conditions d'expression.
Le point de départ de l'interprétation généalogique de la morale est d'ordre sociologique. Néanmoins, Nietzsche ne reprend pas à son compte les théories contemporaines, telles que celle de l'influence du milieu de Taine, car pour Nietzsche, s'il faut tenir compte des déterminations sociales, la société ne peut servir de principe explicatif intégral. Il renomme d'ailleurs cette science d'après son interprétation généalogique (théorie des formes de domination) qu'il juge première relativement à la sociologie et à la psychologie de son temps.
La question est pour Nietzsche la suivante : dans quelle mesure les castes d'une société permettent-elles le développement d'une espèce particulière de jugements moraux ? Nietzsche distingue typologiquement plusieurs types de jugements moraux en fonction des situations sociales possibles (guerriers, prêtres, esclaves, etc.) :
Ainsi la situation sociale permet à un sentiment de puissance de se distinguer par des formes qui lui sont propres. De cet examen des castes, Nietzsche dégage une première grande opposition :
Nietzsche ramène par la suite toute morale à deux types fondamentaux qui correspondent primitivement à l'opposition dominant/dominé. Du fait que cette compréhension de la morale permet la constitution de types, elle ne doit pas être réduite à la réalité des hiérarchies sociales : un esclave, au sens de Nietzsche (un faible), peut très bien être un maître, posséder du pouvoir, etc. Les hiérarchies sociales permettent néanmoins de comprendre comment des types moraux ont été rendus possibles. Quant aux "types", ce sont des interprétations généalogiques que l'on ne rencontre pas telles quelles dans la réalité (des traits typiques opposés peuvent par exemple se trouver liés).
Il y a donc, selon Nietzsche, une opposition fondamentale en morale, opposition qu'il avait déjà formulée clairement dans Humain, trop humain et Aurore : la morale des forts s'oppose à la morale des faibles.
La morale des faibles se caractérise par son ressentiment ; Nietzsche en décrit ainsi le mécanisme psychologique :
La morale des faibles est donc l'expression de ce ressentiment : le ressentiment est l'affect d'une volonté vaincue qui cherche à se venger, c'est-à-dire qu'il est le symptôme d'une vie décroissante, qui ne s'est pas épanouie. Cette vengeance s'exprimera par des valeurs créées pour lutter contre les forts, en dévalorisant leur puissance (le fort devient le méchant par opposition au bon). Ainsi, selon Nietzsche, la pitié, l'altruisme, toutes les valeurs humanitaires, sont en fait des valeurs par lesquelles on se nie soi-même pour se donner l'apparence de la bonté morale et se persuader de sa supériorité ; mais sous ces valeurs illusoires fermente une haine impuissante qui se cherche un moyen de vengeance et de domination. Le christianisme, l'anarchisme, le socialisme, etc. sont des exemples de morales du ressentiment.
En sens contraire, la morale des forts exalte la puissance, c'est-à-dire l'égoïsme, ou plaisir d'être soi, la fierté, l'activité libre et heureuse, etc. Ces valeurs sont essentiellement le résultat d'une spiritualisation de l'animalité qui peut alors s'épanouir heureusement ; ainsi, en Grèce, la sexualité est-elle exprimée dans les cultes de Dionysos, dans l'art ; chez Platon, le désir de savoir est la conséquence d'une spiritualisation de l'instinct de reproduction, etc. La morale des faibles agit en sens contraire, en cherchant à détruire à la racine tous les instincts, par haine de la vie, c'est-à-dire par suite d'une violence intériorisée qui ne peut s'exprimer que sous la forme négative de la destruction de soi (c'est le mauvais de la morale aristocratique, par opposition au bon, au fort). Par contraste, ce qui caractérisera le mieux une morale de forts, ce sera sa capacité d'élever des hommes cultivés, inventifs, actifs, doués d'une volonté forte et constructive.
On ne doit pas cependant ignorer que les forts, dans l'histoire, sont aussi des hommes violents ; bien que la force ne soit pas chez Nietzsche nécessairement exprimée par la violence, et, qu'en outre, la spiritualisation des instincts les plus agressifs soit la forme la plus haute de la culture, il reste que la "spontanéité" du fort est particulièrement cruelle, quelle que soit la civilisation considérée :
Enfin, il faut souligner l'importance de cette opposition des deux morales qui structurent l'histoire de l'Occident.
L'impossibilité pour les castes soumises à une discipline sévère et pour les peuples soumis d'extérioriser librement leurs forces ne fait pas disparaître ces forces. Nous trouvons dans le second cas l'origine du ressentiment des valeurs morales. Nietzsche met ici au jour un phénomène prémoral qui consiste en le retournement des forces vers l'intérieur : intériorisation qui va permettre le développement de l'âme et l'approndissement de la psyché humaine en une variété de types inconnus jusqu'alors.
(à faire).
Selon Nietzsche, en effet, l'inversion morale des valeurs par les faibles, ne suffit pas à expliquer la puissance avec laquelle elle s'est imposée dans l'histoire. Il y faut encore l'intervention du prêtre, dont nous avons vu qu'il s'oppose, dans une rivalité de castes, au guerrier (et au politique).
L'interprétation religieuse de l'existence permet à Nietzsche de dégager deux attitudes fondamentales face à la souffrance, qu'il résume par la formule : Dionysos contre le Crucifié.
La première attitude consiste à percevoir la souffrance comme un stimulant pour la vie ; la tragédie grecque en est un exemple. La seconde attitude consiste à se replier sur soi, à réagir, en sorte que l'on ne puisse plus agir. De ce fait, l'interprétation de la souffrance est ainsi en même temps une évaluation de la réalité.
À présent, si, d'après la section sur la Volonté de puissance, toute connaissance est une interprétation, et non, au sens strict, une connaissance, tous les concepts qui lui sont relatifs doivent être eux aussi réinterprétés généalogiquement. Mais il y a encore une autre raison pour faire cette généalogie : la généalogie, en montrant l'origine des valeurs morales du ressentiment (cf. section précédente), fait voir que ce ressentiment se sert également de certaines catégories métaphysiques, telles que la Vérité, le Bien, etc. Ainsi les facultés cognitives humaines semblent-elles déterminées par une évaluation de l'existence née de la haine, c'est-à-dire d'affects réactifs dont la motivation principale est la vengeance. Connaissance et métaphysique, domaines de la spiritualité humaine en apparence d'une grande pureté, seraient donc en réalité dépendantes d'une forte affectivité sans laquelle elles n'existeraient pas.
Bien que l'on présente souvent la critique nietzschéenne de la métaphysique comme une psychologie des profondeurs (une généalogie) censée dévoiler la véritable origine de concepts tels que vérité, être, etc., on ne peut négliger cet aspect de la critique qui en montre d'abord les contradictions internes.
Nietzsche, dans le premier chapitre du premier tome de Humain, trop humain, rend en effet compte de l'impossibilité de la métaphysique, impossibilité dont on prend conscience pourvu que l'on veuille bien raisonner de manière rigoureuse, c'est-à-dire de manière sceptique :
On voit donc ici l'emploi par Nietzsche de la méthode sceptique, méthode qui est celle d'Ænésidème, de Hume et de Kant. Bien que ce dernier soit violemment critiqué par Nietzsche, il n'en reste pas moins que la critique kantienne de la métaphysique est vue par Nietzsche comme un problème de premier ordre. En ce qui concerne les sceptiques, Nietzsche dira, à la fin de sa vie consciente (cf. Antéchrist) :
Le propos essentiel de cette critique est de montrer que nous n'avons aucune connaissance de quoi que ce soit en dehors de ce que nous percevons, que ce que nous percevons n'est rien d'autre que devenir, et que cette perception est une perspective. Il résulte de cette thèse qu'il ne peut y avoir de vérité absolue pour nous :
Cependant, dans Humain, trop humain, Nietzsche n'exclut pas qu'un monde métaphysique puisse exister ; conformément à la méthode sceptique (que ce soit chez les sceptiques anciens ou chez Kant), il admet également qu'un tel monde pourrait être prouvé :
Néanmoins, il corrigera plus tard cette dernière affirmation, en s'écartant cette fois de la pensée sceptique :
Cela signifie notamment qu'il n'y a pas du tout de connaissance, mais seulement interprétation du monde dans lequel nous vivons. Cette affirmation de l'absence de monde métaphysique, que l'on peut qualifier de dogmatique, entraîne une complète indifférence à l'égard d'un monde autre que celui dans lequel nous vivons. Le caractère dogmatique de cette affirmation est d'ailleurs bien visible dans le fait que, selon Nietzsche, cette indifférence est elle-même une réfutation. Ce point est exprimé déjà dans Humain, trop humain, mais avec plus de force encore et de manière répétée dans le Crépuscule des idoles :
L'ensemble de ces thèses n'a rien d'original, mais il importe de considérer essentiellement les conclusions que Nietzsche pense pouvoir en déduire pour la méthode d'évaluation de ce que appelons connaissance. En effet, Nietzsche va passer à un autre plan, en affirmant non seulement que, puisqu'il en est ainsi, comme nous l'avons vu, l'existence ou la non-existence de ce monde nous est parfaitement indifférente (ce que les sceptiques avaient déjà reconnu), mais qu'il faut encore expliquer pourquoi, malgré cette démonstration rigoureuse connue depuis des millénaires, un autre monde a pu être pensé comme autre chose qu'une simple hypothèse hasardeuse.
Pour Nietzsche, il n'y a donc pas de vérité absolue ; or, dès lors qu'aucune vérité absolue n'est possible, on rejette du même coup le monolithisme de la métaphysique (cf. Crépuscule des idoles). Mais cette négation de la vérité ne signifie pas que Nietzsche n'admet aucun sens à ce concept ; au contraire, le rejet de l'absolu fait apparaître un grand nombre de significations qui se prête à l'analyse et révèle les différentes volontés qui s'investissent dans ce concept. Deux textes des années 1870, La passion de la vérité et Vérité et mensonge au sens extra-moral, montrent à quel point ces volontés sont diverses et le concept riche de sens.
Si la connaissance n'existe pas, il faut expliquer pourquoi il y a néanmoins une volonté de vérité. Selon Nietzsche, la vérité a en premier lieu un caractère social et pragmatique, caractère qui se comprend à plusieurs niveaux :
La règle générale est qu'une institution, une société, etc. génèrent un champ de croyances qui leur sont spécifiques (cf. Crépuscule des idoles). Plus l'autorité est forte, et moins elle tolère les démonstrations. Les mœurs, les lois, la police, assurent ainsi la pérennité d'une évaluation de la réalité. Toute connaissance qui sort de ce cadre est fausse, dangereuse, mauvaise. Mais il ne s'agit pas pour Nietzsche de condamner unilatéralement cette obstruction arbitraire de l'autorité, de la coutume, etc. à la raison : car, ce que Nietzsche relève ici, c'est que, exemple de vérité indésirable, c'est l'arbitraire qui a permis à l'humanité de survivre…
Ce conformisme grégaire n'explique pas dans l'immédiat l'idéalisme métaphysique (i.e. ce que Nietzsche nomme aussi le « désirable », ce que l'homme veut que le monde soit, en contradiction avec ce qui est) et la croyance en une connaissance en soi. Le problème de la métaphysique demande donc tout d'abord à être analysé en plusieurs éléments. Nietzsche propose ici une interprétation de la métaphysique comme division de la totalité de l'étant en deux sphères distinctes.
Nietzsche part en effet d'une conception de la métaphysique dans laquelle les opposés ont une valeur fondamentale :
Ces opposés ont un statut ontologique radicalement différent, i.e. qu'ils ne peuvent en fin de compte être expliqués les uns par les autres : le bien ne naît pas du mal, le mal ne naît pas du bien est une telle opposition métaphysique. Ces oppositions suscitent de graves difficultés logiques et morales :
Selon Nietzsche, l'opposition métaphysique fondamentale serait alors que ce qui est ne devient pas, ce qui devient n’est pas. (Crépuscule des idoles)
Or, si la vérité est quelque chose, la détermination de ce concept ne peut se faire d'après le devenir dont la réalité est trop fuyante pour être pensée (cf. Platon). Ce qui est vrai, c’est donc l’être, l’idée, l’intelligible. Tout ce qui est du domaine du devenir (naissance, douleur, plaisir, mort,…) doit être rejeté comme étant du domaine du faux ou de l'illusion.
Ainsi, à la question : pourquoi ce qui est de l’ordre du devenir doit-il être rejeté ? Il faut répondre que le devenir nous trompe. Mais ce devenir est un objet de perception pour nos sens, et ces sens ne nous montrent que ce devenir. Les sens sont donc les instruments de l'illusion, instruments d'autant plus trompeurs que nous adhérons à leurs témoignages.
Mais, si nous n'avons rigoureusement aucun accès à un monde métaphysique, il nous faut expliquer pourquoi on en vient à penser que les sens nous trompent. Sans l'existence de l'être, le monde du devenir devrait avoir toute notre confiance. Or, l'histoire de la métaphysique et des religions montrent le contraire. Les hommes croient toujours à des entités dont personne n'a jamais eu l'expérience. Les croyances religieuses et les certitudes métaphysiques doivent donc faire l'objet d'un examen particulier.
Pour Nietzsche, la croyance en un monde métaphysique est le symptôme d'une volonté de déprécier celui-ci :
Les philosophes se vengent donc de la vie en momifiant tout ce qui à leurs yeux a de la valeur :
En conclusion, selon Nietzsche, la connaissance a une origine morale, i.e. elle est une évaluation du monde selon des valeurs humaines, selon ce que l'homme désire trouver dans le monde, comme tend à le montrer les critères idéalistes de la connaissance.
Le sentiment, le plaisir que cause une croyance serait la preuve de sa vérité. L'idéalisme se confond ainsi avec le désirable : l'homme veut que le monde ou une partie de monde satisfasse ses désirs. L'interprétation de Nietzsche réduit de cette manière tout idéalisme, toute métaphysique et toute morale à une forme d'eudémonisme. Par là, il leurs dénie le droit de dire ce qui est vrai.
En effet, tout ce qui est prouvé dans ce cas, c'est la force du sentiment, la force du désir en contradiction avec la réalité. Mais une vérité peut être ennuyeuse, désespérante, ne pas se conformer avec nos souhaits moraux ; il faut envisager sérieusement l'idée que la vérité peut être horrible, inhumaine, que l'on peut périr de la vérité. De cette manière Nietzsche supprime tout lien nécessaire entre Vérité et Bien, lien qui trouve son origine chez Platon.
De ce fait, l'idéalisme, c'est-à-dire le déni de la réalité que nous avons sous nos yeux au profit d'une réalité différente et plus agréable, cet idéalisme, poussé à ses extrêmes, est comparable aux sentiments morbides que ressent un malade qui ne supporte pas le contact physique (cf. Le cas Jésus, in L'Antéchrist). L'idéaliste, le chrétien, le démocrate, le socialiste, l'arnarchiste, la féministe, etc., sont tous plus ou moins dans une situation fausse relativement à la réalité : ils adoptent un comportement infantile de refus, d'autisme, qui découle inévitablement de leurs faiblesses.
Les convictions morales (telles que l'égalité entre les hommes) qui supposent des catégories métaphysiques comme l'idée qu'il y aurait une essence une et universelle de l'homme (qui supposent donc un autre monde, le monde vrai, réel, de la morale), ne se distinguent alors pas d'une sorte de mensonge irrépressible parce que ce mensonge est déterminé par un profond malaise physiologique et psychologique face à notre existence foncièrement immorale, face au caractère tragique de la vie.
À l'opposé de l'eudémonisme de la vérité, la capacité de regarder froidement la réalité, sans y projeter ses désirs et ses insatisfactions, est pour Nietzsche une vertu philosophique nommé probité.
Dès lors que la métaphysique est réfutée, apparaît l'idée que nous puissions faire une histoire de la connaissance, ce qui conduit Nietzsche à considérer les catégories de nos facultés cognitives comme les résultats d'habitudes grammaticales devenues instinctives. Mais le langage a une origine lointaine et véhicule des préjugés rudimentaires :
Cette métaphysique du langage exprime essentiellement la croyance en la causalité de la volonté, croyance dont découle des principes de la raison :
Cette métaphysique du langage entraîne à l'erreur de l'Être :
Le langage a donc une place importante dans le développement des facultés cognitives humaines. La théorie du langage développée par Nietzsche évoque la philosophie d'Épicure : le langage est une convention naturelle qui découle des affects. Le langage est un système de signes qui transpose dans un autre domaine les impulsions nerveuses. C'est en ce sens que le langage est méta-phorique.
Mais l'usage qui est fait du langage occulte ce rapport métaphorique au monde, et les images qu’il véhicule s'objectivent en concept. Nietzsche suggère alors, comme Épicure, que l'on doit pouvoir retrouver l'expérience originelle du langage. Cependant, contrairement à Épicure, ce qui est retrouvé n'est pas un rapport de connaissance, mais un rapport esthétique ; c'est pourquoi, le chant est particulièrement propre à nous le faire revivre :
Il faut enfin découvrir l'origine de la possibilité de toute métaphysique, au-delà ou en-deçà des interprétations que l'on peut en faire : pour Nietzsche, le point de départ de toutes les erreurs de la métaphysique est une croyance :
Cette croyance implique deux choses :
Dès lors, nous projetons les catégories de l'action dans le monde des phénomènes, et croyons que tout évènement suppose un arrière-plan, i.e. une substance qui ne se peut réduire aux qualités phénoménales. C'est là l'idée d'une chose en soi.
Cette erreur n'est donc pas seulement induite par le langage, comme les autres erreurs, mais a un caractère originellement psychologique dont il faut expliquer pourquoi elle a eu un si grand succès.
Ce succès s'explique si l'on considère que cette erreur dans la connaissance de soi comme cause a été interprétée comme libre arbitre (ce point est analysé par Nietzsche dans le chapitre du Crépuscule des idoles intitulé Les quatre grandes erreurs). Elle fait référence à la thèse de Nietzsche selon laquelle la liberté a été inventée pour rendre les hommes responsables de leurs actes.
Si nous suivons le raisonnement de Nietzsche, l'ensemble des erreurs de la métaphysique a ainsi une origine théologique et morale : l'homme est la cause de ses actes ; son moi est sa substance, son être, d'après lequel il va interpréter le monde des phénomènes en y projetant cette causalité psychologique qui sépare ce qui agit (un sujet, un substrat de ce qui devient) de ses effets. Cette croyance entraîne l'invention de l'unité, de l'identité, de la causalité, etc. toutes ces catégories qui prendront une forme systématique dans la métaphysique.
« L'invité le plus inquiétant se tient à notre porte. »
Selon Nietzsche, le rapport de l'homme au monde, tant en ce qui concerne la volonté (désirs, aspirations, espoirs, etc.) que l'entendement et la raison (métaphysique, connaissance, etc.) fut jusqu'ici essentiellement le résultat de jugements moraux, i.e. de jugements nés du ressentiment d'impuissants qui disent "non" à la réalité et la vie, tout en se parant des plus hautes vertus de la morale. La théologie assura la pérénité de cette détermination morale de l'existence, et la philosophie s'en fit également l'auxiliaire. Nul philosophe, en effet, ne s'interrogea sur la valeur de la vérité ; cette valeur fut toujours pour ainsi dire donnée par définition, et il en fut de même pour le Bien.
Que peuvent alors signifier de tels jugements ? Dans la mesure où ils se construisent en opposition à l'apparence, il ne peuvent signifier que le néant : Dieu, l'être, le Bien et tout pensée de l'en soi, de l'absolu, sont les symptômes d'une même volonté de néant, d'une volonté d'en finir qui, paradoxalement en apparence, se met à créer des valeurs. Ces valeurs, cependant, expriment la grande lassitude, l'épuisement de l'homme face au monde. Cela s'exprime de diverses manières dans le monde moderne : l'ennui, le désœuvrement, la recherche d'excitations morbides ou de plus en plus violentes (alcool, érotisme, etc.), la recherche d'activités abrutissantes (travail), la vie au jour le jour et inconsistante de la vie publique intellectuelle (journalisme, opportunisme des universitaires rémunérés), les conflits psychiques (névrose, hystérie), etc.
C'est pourquoi, le nihilisme est selon Nietzsche l'évènement majeur de l'Europe, il en est même le destin depuis Platon. Mais ce nihilisme éclate aujourd'hui : il exprimerait alors un tournant historique dans la hiérarchie des valeurs reçues jusqu'ici. Cet éclatement du nihilisme pourrait être résumé par la formule célèbre : "Dieu est mort.", car si Dieu est mort, la morale n'a plus de fondement, bien que l'ombre du dieu mort (son influence axiologique) agisse encore fortement sur des hommes même athées :
La critique de la métaphysique, en réfutant l'idée d'un en soi, d'un être absolu, contribue à précipiter la crise nihiliste, en l'amenant à son point extrême où l'on ne peut esquiver de penser le problème hiérarchique des valeurs, car ces valeurs, privées de leur fondement, entrent en contradiction avec le monde dans lequel nous vivons : nos valeurs sont devenues insoutenables, et sources de contradictions psychiques.
Le nihilisme signifie alors que les anciennes valeurs sont dépréciées. Ainsi, la critique de la métaphysique, dans la section précédente, révèle-elle le nihilisme des valeurs humaines. Mais Nietzsche distingue plusieurs types de nihilisme, selon la force ou la faiblesse qui l'inspire.
Tout d'abord, Nietzsche distingue deux types de nihilisme :
Lorsque le nihilisme consiste à dévaluer le monde naturel au nom d'un monde suprasensible dont on a vu plus haut qu'il n'existait pas, Nietzsche parle d'un nihilisme des faibles : le monde ne devrait pas exister pour le faible, qui est faible en ce sens qu'il n'est pas capable de maîtriser les choses, de mettre un sens dans le monde. Le monde est pour lui une souffrance : il se sent supérieur à lui, et, partant, étranger au devenir. Ce nihilisme s'exprime par exemple dans le pessimisme, mais, essentiellement, il est d'origine morale, car les valeurs morales entrent en conflit avec le monde que nous vivons. C'est un nihilisme inconséquent, car il devrait logiquement aboutir à la suppression de soi : si la morale et le monde se contredisent, il faut en effet, selon Nietzsche, soit détruire la morale ancienne (mais pas toute morale : Nietzsche est immoraliste et non a-moraliste), soit se détruire soi-même :
En sens contraire, le nihilisme des forts est une sorte de mue : des valeurs sont abandonnées et d'autres sont adoptées. La volonté du fort n'est pas abattue par l'absurde, mais invente de nouvelles valeurs à sa mesure. Ainsi, le dépassement du nihilisme, à travers la pensée de l'éternel retour, est-il nommé transvaluation des valeurs. Ce nihilisme conduit alors au surhomme, qui est celui qui approuve entièrement le monde du devenir, son caractère changeant et incertain : on peut dire que le surhomme est ce monde, il le vit.
Mais de ce second sens, il est possible d'extraire encore un autre sens, réservé à l'élite des esprits libres : le nihilisme de la pensée, la négation absolue de l'être, négation qui devient selon Nietzsche la manière la plus divine de penser. Selon cette pensée, il n'y a pas du tout de vérité ; nos pensées sont alors nécessairement fausses.
La définition la plus simple de la décadence donnée par Nietzsche est que l'on peut qualifier de décadent un être qui choisit ce qui le détruit en croyant choisir quelque chose qui accroîtrait sa puissance. Mais la décadence est loin d'être un état définitif ; au contraire, selon Nietzsche, tout être, fort ou faible, a des périodes de décadences. La décadence est ainsi un phénomène naturel, et ce mot employé par Nietzsche n'est pas utilisé comme condamnation morale.
L'avènement du nihilisme, et la possible décadence des sociétés modernes, mettent en jeu l'avenir de l'Europe (et non des nations, encore moins des "races"), et impliquent de ce fait une reflexion appronfondie sur la civilisation moderne, en particulier dans le domaine de la politique et de la législation, le but de Nietzsche étant de comprendre les moyens de rendre possible une nouvelle civilisation qui rompe avec les anciennes valeurs de l'Occident, ainsi qu'avec ses valeurs les plus douteuses, telles que les particularismes nationaux de l'époque.
« Quelle ne sera pas la répugnance des générations futures quand elles auront à s’occuper de l’héritage de cette période où ce n’étaient pas les hommes vivants qui gouvernaient, mais des semblants d’hommes, interprètes de l’opinion. » (Schopenhauer éducateur, § 1)
Un aspect important pour comprendre la pensée de Nietzsche est son anti-modernisme relatif. Cette opposition se manifeste avec virulence dans sa critique de la démocratie, de Rousseau, de l'héritage chrétien et de l'éducation moderne. Pour autant, Nietzsche n'est pas traditionaliste, dans la mesure où il souhaiterait voir la politique, l'État et toute autorité subordonnés à une éducation élitiste tournée vers l'art et la pensée. Bien plus, la culture s'oppose à tout ce qui est politique, et tout ce qui est politique est dangereux pour la culture (Crépuscule des idoles, § Ce qui manque aux Allemands). Il n'est donc ni un conservateur, ni un apôtre d'une société de traditions qui figeraient le devenir culturel de l'humanité. Nietzsche s'oppose également au militarisme, et critique très sévèrement la bêtise militaire et culturelle et les vaniteuses prétentions du Reich. Quelques temps après la victoire de l'Allemagne sur la France, il dénonce l'erreur répandue qui consiste à confondre victoire militaire et supériorité culturelle :
La pensée de Nietzsche a pu sembler foncièrement apolitique ; pourtant, les remarques sur ce sujet ne manquent pas et il est en fin de compte difficile d'établir avec exactitude ce que Nietzsche pensait. Il faut donc toujours garder à l'esprit le problème auquel Nietzsche réfléchit toute sa vie, à savoir le problème de l'éducation et de la réussite d'une grande culture.
Ce problème est au cœur des Considérations Inactuelles : par exemple, Nietzsche, dans sa troisième Considérations Inactuelles, reprend les critiques de Schopenhauer contre la philosophie universitaire. On ne peut à la fois servir l'État et la vérité. Quand l'État nomme des « philosophes », il le fait pour sa puissance. Nietzsche soupçonne d'ailleurs que le véritable but de l'université est de dégoûter les jeunes gens de la puissance que constitue l'authentique philosophie en les abêtissant :
Ainsi, la philosophie universitaire est-elle ennuyeuse, approximative, arbitraire, etc. en bref, une fumisterie de la culture moderne. À ce propos, Nietzsche cite l'anecdote du philosophe qui demandait à une personne en deuil la cause de son malheur ; quand on lui eu appris qu'un grand philosophe venait de mourir, il s'étonna : un philosophe ? Mais… il n'a jamais affligé personne !
Comme ce philosophe, il faut dire, selon Nietzsche, que la philosophie universitaire n'afflige personne, et que cela même est affligeant ! La solution pour remédier à cette situation serait alors d'expulser les « philosophes » de l'université, de leur retirer leur traitement pour faire le tri, voire de les persécuter. On verrait ainsi où sont les véritables penseurs, comme l'était Schopenhauer (cf. Schopenhauer éducateur).
Cette critique de la philosophie universitaire est un aspect capital de la critique générale que Nietzsche adresse à ceux qu'il appelle les philistins de la culture et qui révèle l'état misérable de la civilisation allemande, notamment depuis sa victoire militaire sur la France, victoire qui a marqué, selon lui, la fin lamentable de l'histoire de l'abêtissement millénaire de l'Allemagne. Il y a donc d'une part un constat : les insuffisances de la civilisation allemande, que Nietzsche généralise :
Et, d'autre part, une question : quel doit être le but de toute civilisation ?
La question de la civilisation est fondamentale chez Nietzsche, il fait l'éloge d'une civilisation gréco-latine, en opposition aux moeurs et valeurs de son temps("modernes" pourrait-on dire)
L'élitisme de Nietzsche s'oppose nettement au développement moderne de la démocratie, parce que Nietzsche refuse catégoriquement l'idée d'une égalité entre les hommes, héritée du christianisme. Mais cette critique doit être nuancée selon les intentions de Nietzsche. Il faut en effet distinguer la critique de la démocratie en elle-même, des conséquences que Nietzsche pense pouvoir en tirer.
L'égalitarisme moderne ne peut, selon lui, permettre une haute culture de l'esprit et favorise le ressentiment des incultes. La démocratie, telle que Nietzsche la conçoit, est une idéologie du troupeau qui cherche la sécurité et le bien-être, aux dépens de la supériorité intellectuelle, contre cette supériorité, i.e. en lui faisant la guerre, en se faisant l'ennemi de tout génie : d'où la critique nietzschéenne de l'éducation démocratique moderne, car cette éducation entrave le développement intellectuel et ne produit que des individus à demi cultivés, grossiers voire barbares.
L'esprit démocratique est complaisant, curieux et futile, bariolé et sans goût, sans grande ambition avec ses « petits plaisirs pour le jour et ses petits plaisirs pour la nuit », satisfait de sa médiocrité tranquille et de son bonheur bovin :
(Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue)
Mais cette critique virulente s'accompagne d'une nuance capitale, et il faut écarter ici une interprétation qui fait de Nietzsche un opposant absolu à tout démocratisme, comme s'il avait souhaité arrêter le mouvement de l'histoire. Bien au contraire, le nivellement de l'humanité par l'égalitarisme est inévitable ; il conçoit l'idée que l'Europe devra nécessairement s'unifier économiquement, et que l'humanité sera bientôt gérée au niveau mondial (ce qu'il appelle la domination à venir de la Terre). Tout cela va dans le sens d'une homogénéisation des sociétés humaines, d'une médiocrisation marchande généralisée. Mais ce qui compte pour lui, c'est que ce nivellement recèle une nouvelle possibilité de hiérarchie. La socialisation de l'homme (le grégarisme planétaire) revient à bâtir une infrastructure d'où pourront surgir de nouvelles classes dominantes. Cette pensée fait partie de sa grande politique.
Ces critiques de la culture moderne s'accompagnent d'une tentative de repenser les conditions précises de toute civilisation. Comment éduque-t-on les hommes ? Comment l'animal homme est-il parvenu au génie artistique et philosophique ? Voilà qui devrait nous étonner. Mais cela ne nous étonne pas, car nous sommes trop habitués par les valeurs humanistes de l'Occident à considérer l'homme comme une nature donnée une bonne fois pour toute. Mais, ces préjugés étant écartés, la réflexion sur ce thème de la culture apparaissent alors comme un questionnement sur l'animalité de l'être humain et l'éducation (discipline, contraintes, etc.) qui lui est donné. Cette animalité avait été refoulée par la religion, la morale et la philosophie, si bien que la question de l'élevage de l'homme est demeurée inconsciente, comme dans le cas de la volonté morale d'améliorer l'humanité - qui est selon Nietzsche un dressage qui ne se considère pas comme tel, et qui refuse de se considérer comme tel.
Le processus qui conduit l'homme à la civilisation commence par la moralité des mœurs : Nietzsche considère en effet l'homme comme un animal auquel on a dû apprendre à promettre en le soumettant aux mœurs et à la loi par un dressage violent et arbitraire (ce dont l'histoire humaine donne des exemples : la torture, la dette à payer en livre de chair, etc.). Le résultat est un animal qui peut tenir sa parole, i.e. dont la volonté se maintient dans le temps, et qui a conscience que cette faculté est une distinction : la capacité de promettre est en effet l'expression de la puissance que l'on possède du fait de la maîtrise de soi que l'on a acquise.
Dans ce processus, le rôle de la justice est alors de contenir les débordements violents du ressentiment et de la vengeance, et d'imprimer en l'homme, si besoin par la force, un point de vue juridique qui le sépare de ses réactions immédiates (préjudices contre préjudices, violence contre violence) et l'amène à se concevoir comme un être responsable devant la loi.
Le droit dépend de l'équilibre des forces, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de contrat naturel. Nietzsche reprend sur ce point les thèses de Spinoza sur l'équivalence du droit et de la puissance.
La généalogie montre que les instincts ne sont jamais éradiqués. La conséquence que Nietzsche en tire est qu'une action bonne est une action mauvaise spiritualisée, une action mauvaise est une action bonne restée à l'état de la grossièreté et de la bêtise de l'instinct. La spiritualisation consiste donc à ne pas lutter contre les passions, comme le fait la morale en Occident, mais à leur fixer un point d'application différent.
Cette domination est pour lui nécessaire à la culture dans la mesure où la femme est un être réactif, c'est-à-dire faible et servile, alors que l'homme est actif, c'est-à-dire créateur (l'homme est l'animal fécond). En tant que telles, les femmes ne sauraient s'accomplir que dans la servitude, et elles ne participent qu'indirectement à la culture, dont elles parviennent parfois à être le centre d'intérêt (par exemple, au ). Leur rôle est de mettre des enfants au monde et d'être un divertissement plaisant pour les hommes.
Il faut remarquer que ce statut fonctionnel se retrouve également pour les hommes : les hommes médiocres (i.e. la moyenne des hommes, la masse, sans connotation péjorative) sont des fonctions dans une société, c'est-à-dire qu'ils sont utiles les uns pour les autres (c'est le troupeau, selon l'expression de Nietzsche). C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit de supériorité intellectuelle, Nietzsche ne nie pas que certaines femmes ne puissent être exceptionnelles (de même qu'il y a des hommes exceptionnels, mais rares).
L'égalité entre hommes et femmes est une idée démocratique, i.e. pour Nietzsche, un préjugé chrétien, une idée qui a des racines théologico-morales, et qui n'a, de ce fait, aucun rapport avec la réalité naturelle. L'émancipation de la femme s'accompagne en outre de son enlaidissement moral et intellectuel : la femme moderne est sotte et sans intérêt, et, lorsqu'elle commet une œuvre, c'est la vanité féminine qui la dicte. L'idée que Nietzsche se fait de la femme en général n'est ainsi pas sans rappeler les jugements de Baudelaire.
Sa pensée politique, comme il a été vu dans les sections précédentes, est centrée autour des conditions de possibilité de la culture (Cultur). L'inversion des valeurs en est l'une de ces conditions. Mais Nietzsche veut d'abord faire œuvre de législateur, et c'est pourquoi il examine les conditions matérielles de l'éducation, du corps et de l'esprit. Il s'inspire sur tous ces points de la culture grecque (seule véritable culture) et de la civilisation de l'Inde (dont le système de caste peut être considéré comme un type sociologique, ce qui ne veut pas dire que ce type doive être imité en tant que tel). Cette partie de sa politique suscite généralement l'indignation, car elle suppose que l'on procède à un élevage conscient de l'homme. Ainsi certains commentateurs (par exemple Barbara Stiegler) estiment qu'à la fin de sa vie consciente, Nietzsche hésita entre un eugénisme actif passant par l'éducation (i.e. une sélection sociale et religieuse que Nietzsche suppose en toute société), et l'idée contraire que toutes les formes de vie sont nécessaires à l'évolution humaine.
Nietzsche n'a pas voulu lutter contre la dégénérescence en tant que telle (on comprend quelles connotations peut avoir un tel terme) ; car Nietzsche admet que la décadence a un intérêt en tant qu'elle permet le renouvellement, le foisonnement du vivant. Décadence implique affaiblissement, et cette dernière, en tant qu'elle caractérise la vie déclinante qui se détruit déjà elle-même, peut être envisageable dans la mesure où elle permet par contrecoup le développement de la vie montante. Mais la décadence ne peut jamais être éliminée en tant que telle, tout être vivant, même fort, possède ses moments de décadence, d'affaiblissement.
En revanche, Nietzsche désigne par le nom de "ratés" les individus qui ne supportent pas de vivre dans ce monde, et qui y diffusent des idées pessimites, assombrissant ainsi la vie tout entière. Nietzsche estime alors que l'on peut procéder à une sélection par l'établissement de pensées telles que l'Éternel Retour en opposition au nihilisme chrétien. De ce fait, si la décadence est inhérente à tout être vivant, le nihilisme du faible, de celui qui veut se venger de la vie sur les autres, est pour Nietzsche d'autant plus insupportable qu'il est inconséquent parce qu'il porte en lui une logique de destruction totale que l'on peut révéler par la critique violente, notamment de la religion et des idéaux modernes :
Ainsi, en instaurant une nouvelle hiérarchie de valeurs (par l'Éternel Retour), on favorise la disparition des faibles et des ratés (par une réévaluation des instincts, supprimant ainsi la mauvaise conscience et le ressentiment, ou par la revalorisation du suicide auquel on avait donné mauvaise conscience), de la même manière que le christianisme a contribué activement à l'extermination des forts.
Si Nietzsche refuse en général les institutions du type État (du moins en tant que stade définitif de la civilisation, mais « sa poigne de fer contraint par la violence la société à se développer », L'État chez les Grecs), sa politique n'en est pas moins, dans certaines limites, autoritaire et très inégalitaire (cf. L'Antéchrist). Selon lui, la préservation des inégalités sociales engendrent une mentalité de castes d'où seule peut surgir une culture féconde et élitiste, délivrée des besoins et des nécessités de la vie. Il juge en conséquence qu'une classe d'hommes vivants par l'esprit et pour l'esprit devrait être protégée de la foule du vulgaire :
L'esclavage fait partie de l'essence de la civilisation. Cela ne signifie cependant pas que Nietzsche justifie une suppression de tous les droits : au contraire, pour lui, chacun à des droits suivant la puissance qu'il possède. Mais l'égalité des droits serait selon lui une négation de tout droit et la source véritable de l'injustice, puisqu'il n'est pas vrai que les droits soient également distribués. Les faibles, i.e. la masse des hommes, ceux que l'on appelle pudiquement des travailleurs, ont donc des droits, et on ne trouvera pas chez Nietzsche de légitimation de l'écrasement des plus faibles même s'il parle explicitement d'esclavage (i.e. de travail). De même, il est faux que Nietzsche ait méprisé ce qu'il appelle la médiocrité, i.e. l'homme travailleur, qui réalise sa fonction dans la société. La médiocrité est inévitable et indispensable à toute société. Lutter contre elle (par exemple en voulant écraser les faibles au profit des forts) serait une absurdité qui conduirait à la destruction des sociétés.
Il ressort de sa politique que les plus forts, qui sont ceux qui vivent par l'esprit et qui ont besoin pour cela d'une société hiérarchisée, ont intérêt à protéger les plus faibles, ne serait-ce que pour conserver leur domination en écartant par exemple les causes possibles de révolution. Sur ce point, la pensée de Nietzsche est parfois proche de celle de Nicolas Machiavel.
Les hommes que Nietzsche qualifie de supérieurs n'appartiennent à aucune « race », (il nie l'existence de toute race, de toute espèce et même de l'hérédité au sens biologique, car, selon lui, l'individu est le processus même de ce que l'on nomme « l'espèce », l'individuation en tant que volonté de puissance est au-dessus des particularismes nationaux et des idéologies raciales) et à aucune classe particulière. Pourtant, Nietzsche parle d'un problème de la race. Il faut alors considérer deux points de l'interprétation nietzschéenne, pour comprendre en quel sens Nietzsche peut employer le mot de "race" :
Le mot de "race" (mot souvent employé au dans un sens très large, synonyme de communauté, de culture, voir simplement pour désigner certains types de caractères humains) désigne donc chez lui un groupe éthnique dont la culture se transmet par l'éducation, l'habituation, et des prédispositions physiologiques elles-mêmes largement déterminées par l'action de l'homme sur lui-même, c'est-à-dire selon une volonté de puissance. Mais, de ce fait, ces groupes humains ne sont pas statiques, ils subissent les contingences de l'histoire, les influences des autes cultures, etc., si bien qu'une "race", au point de vue de Nietzsche, n'est jamais qu'une communauté de valeurs à une certaine période de l'histoire.
Mais cette communauté de valeurs détermine une sélection sociale qui pèse sur les individus (comme la coutume et l'autorité arbitraire de la moralité des mœurs qui incorpore des valeurs, i.e. des instincts), et élève un type d'homme commun soumis de cette manière à un déterminisme héréditaire :
« Il est tout à fait impossible qu'un homme n'ait pas dans le corps les qualités et les goûts de ses parents et de ses aïeux, même si les apparences semblent montrer le contraire. C'est le problème de la race. Ce qu'on sait au sujet des parents autorise à tirer des conclusions quant à l'enfant » (Par-delà le bien et le mal)
Or, cette détermination "héréditaire" est largement tributaire des contingences historiques, et forme un obstacle à l'éducation d'individus d'exceptions : Nietzsche veut donc abolir les "races" (les cultures existantes qui produisent des particularismes nationaux) pour qu'advienne une caste supérieure qui les dépassent selon les valeurs qu'ils pensent pouvoir déduire de la notion de Volonté de puissance. Pour expliquer l'état présent des nations occidentals, Nietzsche reprent la théorie de l'invasion aryenne (toujours scientifiquement valable, voir cet article) qu'il interprète dans le sens d'une lutte entre formes sociales et culturelles, il dit :
« Il en va de même dans presque toute l'Europe ; la race soumise y a finalement repris la prépondérance, avec sa couleur, la forme raccourcie du crâne, peut-être même les instincts intellectuels et sociaux : qui nous garantit la démocratie moderne, l'anarchisme plus moderne encore et surtout cette tendance à la Commune, à la forme sociale la plus primitive, partagée aujourd'hui par tous les socialistes d'Europe, ne soient pas essentiellement un monstrueux attavisme - et que la race des conquérants et des maîtres, celle des Aryens, ne soit pas en train de succomber, même psychologiquement ? »
Bien que Nietzsche reprenne ici, comme on le lui reproche parfois, des descriptions à caractères racialistes, on voit que sa pensée porte essentiellement sur le devenir et les conflits de valeurs culturelles qu'il n'a jamais liés à aucune "race" (ou peuple, ethnie, culture, etc.) déterminée. Or, s'il est vrai que l'histoire de l'Europe résulte foncièrement de la rencontre, en des temps très lointains, de plusieurs peuples aux mœurs différents, mœurs qui se sont opposés et ont créé un ensemble culturel tendu par des contradictions internes, alors il est temps selon Nietzsche d'en finir avec ce passé que l'homme moderne ne parvient pas à digérer, passé qui aboutit aujourd'hui à des conceptions racistes arbitraires, et à des explosions de ressentiment (en particulier le nationalisme et l'antisémitisme) :
« J'apporte la guerre. Pas entre les peuples : je ne trouve pas de mots pour exprimer le mépris que m'inspire l'abomidable politique d'intérêt des dynasties européennes qui, de l'exaspération des égoïsmes et des vanités antagonistes des peuples, fait un principe et presque un devoir. Pas entre les classes ; car nous n'avons pas de classes supérieures… J'apporte la guerre, une guerre coupant droit au milieu de tous les absurdes hasards que sont peuple, classe, race, métier, éducation, culture : une guerre comme entre montée et déclin, entre vouloir-vivre et désir de se venger de la vie, entre sincérité et sournoise dissimulation » (Fragments posthumes).
Ainsi voit-on que le seul critère déterminant pour Nietzsche est la question de l'affirmation ou de la négation de la vie, et qu'un tel critère ne vient pas substantialiser la nature humaine, qu'il ne permet pas de qualifier un individu selon une race, selon une classe, etc. Sur ce point, il est caractéristique que Nietzsche conçoive le surhomme comme un homme vivant parmi les autres, sans se faire remarquer (le surhomme vie à l'écart, et en particulier, à l'écart de la vie politique).
Le philosophe a une place importante dans le développement de la culture. Cette place fait très tôt l'objet des réflexions de Nietzsche : il avait ainsi eu le projet d'écrire un livre sur le philosophe, alors qu'il était encore professeur, et il nous en reste de nombreux fragments. À cela s'ajoute des œuvres non publiées (comme Die Philosophie im tragischen Zeitalter der Griechen et Das Verhältnis der Schopenhauerischen Philosophie zu einer deutschen Cultur), et de nombreux passages des Considérations Inactuelles.
Pour comprendre la place accordée au philosophe par Nietzsche, il faut tout d'abord penser les rapports de la philosophie, de l'art et de la science.
Cette opposition se manifeste d'abord dans l'œuvre de Nietzsche par une critique de l'histoire (cf. l'œuvre la plus importante sur le sujet : De l'utilité et de l'inconvénient des études historiques pour la vie) et de la philologie (rappellons qu'il était lui-même professeur de philologie) :
De ce fait, le philosophe est plus proche de l'artiste, dans la mesure où il synthétise ce qu'il connaît, c'est-à-dire produit une simplification de la réalité qui a un caractère esthétique au service de la vie et de la culture.
(à faire).
Le philosophe est selon Nietzsche l'expression de la plus haute volonté de puissance humaine. C'est en tant que tel qu'il est également un législateur. Mais Nietzsche n'a pas une conception volontariste de la politique ; il ne s'agit pas d'imposer par la force un ordre auxquels les hommes devraient se conformer. Ce volontarisme relève généralement du fanatisme moral. Nietzsche soutient tout au contraire que l'influence des idées est telle, qu'elle peut s'étendre et se développer sur des siècles voire sur des millénaires. C'est le cas, par exemple, de la pensée de l'Éternel Retour : ce n'est pas un programme politique que devrait appliquer un parti ou un régime ; il ne s'agit pas non plus d'en faire un critère pour se débarrasser activement des décadents et établir un ordre des forts. C'est de bien autre chose dont il s'agit, puisque l'idée de Nietzsche est que l'introduction de nouvelles pensées dans le cours de l'histoire est susceptible de le transformer. Ainsi en est-il de la pensée de l'Éternel Retour qui est de ce fait bien au-dessus des divisions de classe, au dessus des nationalistes et des idéologies racistes.
Dans le cadre de sa grande politique, d'une part le législateur est un artiste de l'humanité qui sélectionne son matériau (mais à distance - voir la section précédente), d'autre part Nietzsche pense l'Éternel retour comme un outil de dressage et de sélection. Il y a donc bien chez Nietzsche une forme d'eugénisme, qui doit permettre l'avènement du surhomme. Mais ceci peut donner lieu à des confusions : en effet, Nietzsche pense-t-il par exemple à une politique de destruction ? La réponse est non. Si Nietzsche évoque incontestablement la perspective d'une destruction des ratés, cette destruction est en réalité une auto-destruction. Qui sont en effet, pour Nietzsche, ceux qu'il appelle les "ratés" ? Ce sont ceux qui interprètent moralement le monde, et qui ne peuvent en conséquence supporter d'y vivre (car, nous l'avons vu, le monde et son interprétation morale se contredisent), bref ce sont ceux que ronge le nihilisme. Il n'est donc nul besoin d'une politique aggressive (qui elle-même serait une forme de décadence), mais seulement d'une sélection des interprétations, sélection par laquelle l'interprétation morale pourrait finir par disparaître d'elle-même par auto-contradiction. Pour le comprendre, prenons un exemple : un homme, dans l'Antiquité, ayant appris la doctrine de Platon, se suicida car il estima qu'il ne fallait pas attendre la mort naturelle pour connaître ce monde meilleur décrit par le philosophe. Voilà un exemple de nihilisme pratique et conséquent, qui est aussi une forme d'eugénisme par l'influence des idées. C'est pourquoi on trouvera chez Nietzsche un éloge du suicide, et d'une mise en scène consolatrice de la mort librement choisie, ce qu'il oppose à l'horrible mise en scène de la mort et de ses tourments moraux dans le christianisme : pour Nietzsche, il faut se sentir libre de se tuer, car c'est ainsi un service que l'on se rend à soi-même, et que l'on rend également aux autres quand la vie est devenue insupportable. À noter aussi que dans "Ainsi parlait Zarathoustra" Nietzsche mentionne qu'il faut savoir "mourir au plus haut point de son ascension", lorsqu'il est impossible de se surpasser, et en faisant cela, notre image et notre puissance ne sera pas alternée par les années qui nous aurait resté à vivre (donc à se dégrader) et conséquemment ce sera en tant qu'homme (dans le sens humain) qu'on se sera donné la mort.
Dès lors, Nietzsche se pose les questions suivantes :
Une réponse possible à la seconde question consiste à se demander s'il est possible de naturaliser l'homme, i.e. à extirper les habitudes idéalistes qui détournèrent les hommes du monde sensible, de la Terre.
Or, puisque la morale des faibles a vaincu, faut-il comprendre que par la critique de cette morale et les réflexions sur la culture, Nietzsche aspire à un retour à des formes anciennes de civilisation, avec tous les aspects violents et cruels que nous avons signalés ? Il faut répondre non, et nuancer cependant cette réponse en indiquant que les temps anciens, pour Nietzsche, sont toujours possibles. Mais, s'ils sont encore possibles, c'est parce qu'il appartient à la Volonté de puissance humaine de s'exercer avec violence dès lors qu'elle n'est pas l'objet d'une autre force qui la contient et la détourne vers des expressions culturelles plus raffinées. Loin de souhaiter la violence pour elle-même, Nietzsche constate qu'elle est naturelle, et qu'il nous appartient de la cultiver dans un sens ou dans un autre.
Mais, quoiqu'il en soit, dès lors que la morale du ressentiment s'est imposée, il serait absurde de faire comme si elle n'avait eu aucune d'influence. C'est pourquoi Nietzsche n'aspire pas à un retour à des temps guerriers, mais à un dépassement des valeurs actuelles qui en conserverait les résultats les plus valables. Il s'y attache par exemple dans Aurore, où il propose de substituer une morale naturelle à la morale chrétienne. Cette substitution conserverait par exemple certaines pratiques de la vertu, mais en leur donnant des buts et des moyens différents. Autrement dit, Nietzsche s'attache à définir une naturalisation de l'homme qui passerait par une spiritualisation des pulsions : par exemple, l'abstinence absolue, valorisée par la morale, devient une abstinence relative qui permet de concentrer et d'augmenter les forces intellectuelles. La haine peut être transformée en amour de ses ennemis, si l'on comprend la nécessité naturelle de l'adversité.
D'une manière générale, les anciennes vertus peuvent ainsi être réinterprétées, tout en supprimant les éléments réactifs qu'elles contenaient ou dont elles étaient issues. La perspective de cette réévaluation est celle de la grande santé.
(à faire).
La sélection et l'objectif de la naturalisation de l'homme posent deux problèmes : quelles sont les idées qui auront la plus forte valeur séléctive ? Peut-on poser une fin à cette sélection des interprétations ? L'Éternel Retour vient répondre à la première question, le Surhomme à la seconde.
Nietzsche établit une hiérarchie entre les pensées ; s'il juge l'Éternel Retour la pensée la plus lourde, c'est parce qu'elle a la portée éthique discriminante la plus extrême. C'est à ce titre qu'elle fait partie de sa philosophie politique et morale. Mais toute pensée possède une valeur discriminante à des degrés variés, comme par exemple l'évaluation mécanique du monde qui est tout autant sélective que l'Éternel Retour, car elle supprime le point de vue de l'idéal.
Il faut commencer par remarquer que l'Éternel retour nietzschéen se distingue de toutes les anciennes conceptions cycliques (par exemple la perspective de l'Éternel retour tel qu'il est exposé dans les textes brahmaniques) : si la loi du karma lie l'existence future d'un être à son existence passée, et proclame une relation de débiteur à créancier de l'homme à lui-même (l'existence sert à payer les erreurs d'une existence passée), Nietzsche nie toute dette et toute faute, et conçoit le devenir cyclique par delà bien et mal. Le devenir est ainsi justifié, ou, ce qui revient au même, on ne peut l'évaluer d'un point de vue moral.
Cette hypothèse éthique et cosmologique que l'on trouve déjà chez Héraclite et les Stoïciens, peut être déduite du concept de volonté de puissance en admettant certains axiomes ; Nietzsche s'est en effet efforcé de montrer le caractère plausible de son hypothèse :
Le nihilisme (il n'y a pas d'être), dans cette pensée, est un état normal, et non seulement un symptôme de faiblesse face à l'absurdité de l'existence. Le but de ce concept est ainsi de proposer une pensée sélectrice par ce nihilisme extrême, idée qui rendrait nécessaire la transformation des évaluations traditionnelles de la morale et de la religion. Penser l'Éternel retour serait alors l'état maximal de la puissance humaine ; c'est par cette pensée assumée jusqu'en ses ultimes conséquences qu'advient le surhomme. En ce sens, la volonté de puissance découle de la pensée de l'Éternel Retour.
L'Éternel retour est ainsi tout autant une hypothèse cosmologique qu'une réalité éthique : « Si le devenir est un vaste cycle, tout est également précieux, éternel, nécessaire. ».
Il n'est pas certain que Nietzsche ait réellement cru à cette idée, au sens classique de tenir pour vrai, puisqu'il lui suffisait de la considérer comme une représentation susceptible de favoriser le développement de la puissance en tant que vie (une réalité éthique). Mais le mensonge et l'erreur sont aussi de tels stimulants…
La philosophie de Nietzsche se fonde sur cette transformation des valeurs nécessitée par la constatation que « l'essence la plus intime de l'être est la volonté de puissance » et surtout par la pensée de l'Éternel Retour (i.e. la pensée du manque absolu de sens). La conception de cette pensée permet de dépasser l'homme, i.e. non pas de l'éliminer, mais d'abandonner les anciennes idoles par lesquelles l'homme espérait en un autre monde, et d'accepter et d'assumer pleinement la vie en celui-ci avec ce qu'il comporte d'immoral et de blessant. Autrement dit, la transvaluation consiste à penser par-delà bien et mal, alors que tous les philosophes antérieurs pensaient dans les limites de la morale idéaliste.
Ainsi, contrairement à ce que l'on entend souvent, le surhomme nietzschéen n'est pas un homme surpuissant, physiquement ou intellectuellement :
C'est une évolution possible et souhaitée de l'homme : « (…) l'Homme est une chose qui doit être dépassée. C'est-à-dire que l'Homme est un pont et non un terme (…) » (la parabole du funambule de Zarathoustra). L'action de l'homme n'est plus détournée par une pensée et une morale théologique ou plus généralement métaphysique (…) mais par le consentement de son éternel retour : « Je suis moi-même le fatum, et depuis des éternités c'est moi qui détermine l'existence. »
Il faut tout d'abord noter qu'il y a une difficulté dans la traduction de l'expression allemande qui a été rendue de plusieurs manières en français :
On trouve dans l'expression allemande deux fois le radical Wert- ; le préfixe Um- signifie un retour. L'expression pourrait alors être traduite par Reévaluation de toutes les valeurs.
En quoi consiste l'inversion des valeurs ? Nietzsche n'en fait aucun exposé complet ; mais ses œuvres abondent en considérations sur ce thème, ou proche de ce thème, considérations qu'il s'agit de réunir et d'interpréter. Par exemple, il résume ainsi sa pensée :
Fondamentalement, Nietzsche énonce donc trois réquisits essentiels qui permettent de déterminer l'expression de réévaluation des valeurs (cf. Crépuscule des Idoles, "Les quatre grandes erreurs") :
Il n'est donc pas surprenant que l'art soit pour Nietzsche le seul facteur justifiant la vie. Pour certains commentateurs (Mathieu Kessler, par exemple, dans Le Dépassement esthétique de la métaphysique), l'art accomplit le dépassement de la métaphysique que préparait la critique généalogique, et il parachève la grande politique en permettant un dépassement esthétique de l'homme vers le surhumain. De ce fait, il est possible de voir dans cette section l'aboutissement de l'ensemble de l'article, c'est-à-dire le cœur de la pensée affirmative de Nietzsche.
La seconde figure est une ivresse purement visuelle, qui s'attache à la forme et à la superficie. Par la suite, Nietzsche y ajoutera une troisième forme : la force de la volonté qui se manifeste dans l'architecture. Cette force est une forme classique de l'art, forme qui se pose par elle-même en ne cherchant jamais à plaire. Remarquons que cette dernière forme d'art peut être rapprochée de l'éloge de Rome dans L'Antéchrist.
Ces deux premières figures ont des expressions esthétiques qui leur sont propres :
Mais l'une des premières formes d'art à laquelle Nietzsche se soit intéressé (dans La Naissance de la tragédie) est la tragédie qui réunit l'apollinien et le dionysien.
La tragédie grecque est pour Nietzsche l'expression d'un aspect essentiel de la culture grecque : le pessimisme de la force. À ce titre, elle témoigne d'une culture réussie jusqu'à un certain point (mais dans l'ensemble la civilisation grecque est pour Nietzsche un échec), ce dont témoignent en particulier les philosophes Présocratiques.
La tragédie naît selon Nietzsche de l'orgiasme dionysiaque : extériorisations incompréhensibles des pulsions populaires. Les hommes sont en extase, i.e. hors d'eux-mêmes, ils se sentent ensorcelés par le dieu. Ces manifestations de folie populaire n'ont pas seulement existé dans l'Antiquité, on les retrouve chez les danseurs de St. Guy.
L'art est, selon Nietzsche, un pont entre deux impulsions symbolisées par des dieux : Apollon et Dionysos. La tragédie antique est l'accouplement de ses deux impulsions qui se combattent sans cesse.
Ces deux dieux s'expriment primitivement comme des forces de la nature qui se passent du travail de l'artiste. Elles jaillissent au sein du rêve et du délire. L'opposition de ces forces ne doit pas être exagérée : elles produisent des effets bien différents, mais possèdent quelques points communs. Dans les dernières œuvres de Nietzsche, ces forces semblent même être absorbées dans le seul élément dionysiaque, au point que certains commentateurs ont pu soutenir que le dionysiaque était l'élément originel dont l'apollinien est seulement dérivé.
Apollon est le dieu brillant, prophète, qui représente les arts plastiques, le rêve, la belle apparence, le plaisir des formes. Cette beauté de l'apparence n'exclut pas la représentation de sentiments déplaisants. Mais le caractère esthétique qui s'en dégage embellit la vie, et encourage les hommes à vivre. C'est là pour Nietzsche son aspect nécessaire : sans Apollon, la vie ne serait pas digne d'être vécue.
L'esthétique d'Apollon est la mesure, le calme de la sagesse, la grâce. Au milieu des tempêtes de l'existence, l'aspect solaire et paisible d'Apollon est sublime.
Dionysos est l'ivresse, ivresse des narcotiques, du printemps qui abolit la subjectivité des fous de Dionysos. Dionysos est la volupté de la nature spontanément surabondante. C'est une maladie populaire qui se retrouve dans plusieurs civilisations. Le principe dionysiaque dissous l'individualité et permet à l'homme de renouer avec la nature et l'humanité : c'est le mystère de l'Un originaire qui ensorcelle tous les êtres et les font danser tous ensemble. L'homme devient l'œuvre d'art d'un dieu.
La tragédie est morte tragiquement ; son agonie a nom Euripide (Socrate et la tragédie). Selon Nietzsche Euripide a en commun avec les poètes de la nouvelle comédie, de faire entrer le spectateur de la vie quotidienne sur la scène. Alors que les anciennes tragédies représentaient les héros dont l'idéalisation élève l'âme du spectateur, la tragédie d'Euripide représente le commun, le bas, elle est un miroir rhétorique de la vie des spectateurs qui s'y contemplent. Ainsi Euripide a-t-il popularisé la tragédie, en faisant parler le peuple :
Il croyait ainsi lutter contre la décadence de la tragédie, tragédie qui, selon Nietzsche, était en réalité déjà morte. Fort de cette croyance, il crût que l'effet de l'art n'était pas adapté au public athénien. Il conçut alors une forme d'art, dont la loi, selon Nietzsche, peut être exprimée ainsi comme la loi d'une esthétique rationaliste : Tout doit être de l'ordre de l'entendement pour que tout puisse être entendu. Euripide envisage ainsi de manière critique toutes les parties de l'art : le mythe, la structure dramatique, la musique, la langue, etc.
Par exemple, Euripide dévoile toute l'intrigue dans le prologue de ses pièces, contrairement à Eschyle et Sophocle, qui, dans les premières scènes, font subtilement comprendre aux spectateurs ce qui doit se produire.
Ainsi Euripide est-il le premier dramaturge à concevoir une esthétique consciente : « Tout doit être conscient pour être beau », principe qui le fait proche de Socrate.
Or Socrate fut, dans la tragédie, et dans le drame musical en général, l'élément de sa dissolution. Socrate est selon Nietzsche un personnage anti-tragique. La décadence de la tragédie s'exprime dans les pièces d'Euripide, ami de Socrate, dont on rapporte qu'il aida le dramaturge pour la composition de ses œuvres.
Nietzsche discerne plusieurs traits de l'évolution de la tragédie qui en montrent la décadence :
Wagner est étudié par Nietzsche (dans Le cas Wagner en particulier) comme un cas typique de la modernité. Selon lui, en effet, la compréhension du compositeur permet de faire la lumière sur la psychologie de l'homme moderne. Wagner représente ainsi, selon Nietzsche, un cas typique de romantisme qui finit dans l'adulation de la croix (Parsifal).
Nietzsche n'a pas, à proprement parler, d'esthétique ; ses thèses sur l'art sont essentiellement d'ordre physiologique :
L'art naît d'un sentiment d'ivresse, d'une excitation communicative. Ces états physiologiques et psychismes n'ont donc pas de liens nécessaires avec le beau. Cela n'empêche pas de faire une physiologie de la beauté et de la laideur :
(à faire).
D'une manière générale, Nietzsche prône l'affirmation de la vie, une affirmation totale, c'est-à-dire une affirmation du plaisir et de la souffrance, une affirmation joyeuse de la vie, même dans tout ce qu'elle a de problématique et d'inquiétant, jusque dans ses recoins les plus dangereux.
Par art, il ne faut pas entendre seulement l'esthétique des œuvres d'art, mais, d'une manière générale, ce qui, en l'homme, tend à créer des formes, et à préférer la jouissance de la superficie et de l'illusion. En ce sens, l'art s'oppose à la science, et, dans une moindre mesure, à la philosophie, bien que ces deux dernières activités possèdent également une dimension esthétique. Mais pour comprendre la force affirmative de l'art, il faut comprendre que notre vie, dans les moindres de ses aspects, tient plus de l'illusion, du rêve et du mensonge, que de la "vérité" :
« O sancta simplicitas ! Quelle singulière simplification, quel faux point de vue l'homme met dans sa vie ! On ne peut pas assez s'en étonner quand une fois on a ouvert les yeux sur cette merveille ! Comme nous avons tout rendu clair, et libre, et léger autour de nous ! Comme nous avons su donner à nos sens le libre accès de tout ce qui est superficiel, à notre esprit un élan divin vers les espiègleries et les paralogismes ! Comme, dès l'abord, nous avons su conserver notre ignorance pour jouir d'une liberté à peine compréhensible, pour jouir du manque de scrupule, de l'imprévoyance, de la bravoure et de la sérénité de la vie, pour jouir de la vie ! Et c'est seulement sur ces bases, dès lors solides et inébranlables de l'ignorance, que la science a pu s'édifier jusqu'à présent, la volonté de savoir sur la base d'une volonté bien plus puissante encore, la volonté de l'ignorance, de l'incertitude, du mensonge ! » (Par delà le bien et le mal : Chapitre II. L'esprit libre, Chapitre II. « L'esprit libre », § 24).
Bien que Nietzsche ne cite que rarement les auteurs qui l'inspirent ou auxquels il s'oppose, c'est un aspect important pour l'étude de ses œuvres. Nietzsche connaissait en effet, soit directement, soit indirectement, tous les auteurs, penseurs, scientifiques et artistes de son temps. Ses lectures sont ainsi très étendues. Lui-même faisait remarquer, à l'occasion de la parution de Par-delà bien et mal, qu'une vaste culture était nécessaire pour saisir et juger de la valeur de cette œuvre.
De ce fait, pour certains commentateurs (comme Barbara Stiegler, Nietzsche et la biologie) il paraît presqu'exclu de comprendre toute l'importance des thèses de Nietzsche, si l'on ignore de quoi s'est nourri sa pensée.
Dans sa jeunesse, Nietzsche lit notamment Ludwig Feuerbach, David Friedrich Strauß, Ralph Waldo Emerson (Essais, dont, par exemple, La Confiance en soi ; les idées de ce dernier essai peuvent être comparées à Schopenhauer éducateur), Lord Byron (Manfred), Hölderlin, Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation).
L'ensemble de sa pensée peut être rapprochée, soit pour en montrer la source, soit pour en montrer les oppositions, à des auteurs aussi variés que :
Héraclite (pour la négation de l'être, mais Nietzsche demeure méfiant à l'égard du Logos héraclitéen), Empédocle (Nietzsche envisagea de composer une oeuvre poétique intitulée Empédocle ; le personne de Zarathoustra peut en être rapproché) Platon (au-delà de la critique du platonisme, Platon est pour Nietzsche la grande figure du législateur), Épicure (selon Nietzsche, un anti-chrétien), Kant, Schopenhauer, Espinas, Victor Brochard, Stirner (probable mais pas certain), Friedrich-Albert Lange (Histoire du matérialisme), Eugen Dühring (exemple du ressentiment de la justice conçue comme vengeance), von Hartmann, Herbert Spencer (introduction dangereuse du biologisme dans la morale), Guyau, Fouillée, Paul Rée.
Horace (le plus grand classique), Shakespeare (surtout pour le personnage de Brutus, dans Jules César) Goethe (modèle de l'individu comme totalité), Schiller, Hœlderlin, Kleist, Stendhal, Tolstoï, Dostoievski (pour son acuité psychologique), Heinrich Heine, Wagner, Bizet.
Ernst Haeckel (Nietzsche critique son monisme qui introduit des concepts métaphysiques dans la biologie), Wilhelm Roux (Der Kampf der Teile im Organismus, 1881 ; c'est l'œuvre qui a le plus inspiré Nietzsche pour sa conception de la biologie, du corps, de son identité et pour la remise en cause de la notion moderne de sujet), Francis Galton (Inquiries into Human Faculty and Its Development), Nägeli, Ribot (Les Maladies de la volonté), Charles Darwin (L'Origine des espèces par la sélection naturelle).
Salluste, Jacob Burckhardt (Grèce et Renaissance), Paul Deussen (Inde), Renan (Vie de Jésus), Taine.
Il s'intéressa beaucoup à la littérature française, et en particulier aux moralistes ; citons : La Rochefoucauld, Fontenelle, Voltaire, Vauvenargues, Montaigne, Pascal, Baudelaire, Flaubert, les frères Goncourt. Soutenant une conception classique de l'art, il admire la clarté du style français, les qualités de psychologues des romanciers français (Maupassant), et il ne fut pas indifférent à Molière et Racine. Mais son plus grand modèle fut incontestablement Corneille, exemple de peintre de la volonté.
Parmi les hommes politiques que Nietzsche admirait (en tout cas pour certains de leurs traits de caractère, les admirations de Nietzsche étant rarement inconditionnelles), citons : Périclès (condensé du cosmos), Alexandre (Dionysos fait chair), Jules César, César Borgia, Napoléon.
La philosophie de Nietzsche a eu une très grande influence au . Cette influence concerne surtout la philosophie continentale. À la fin de sa vie, et au début du , ce sont surtout des artistes qui se sont intéressés à sa pensée (Thomas Mann, André Gide, Hermann Hesse). Sa conception de l'homme animal déterminé par l'économie de ses instincts influença également Freud. Sa pensée eut de son vivant une influence en scandinavie (Brandes - le "découvreur" de Nietzsche qui fit des conférences sur lui en 1888, Strindberg). Cette influence, dès la fin du s'étendit ensuite à la France (traduction de Henri Albert), à l'Italie, à la Pologne, à la Russie et à l'Angleterre.
Mais, dans les années 30, les œuvres de Nietzsche furent récupérées par les nazis et les fascistes italiens. C'est à partir des années 60 que Nietzsche devint une référence pour de nombreux intellectuels, en réaction notamment à l'hégelianisme dominant.
C'est seulement à partir de l'édition Colli-Montinari que tous les commentateurs purent accéder aux carnets de Nietzsche, au lieu de recourir à des éditions de fragments posthumes qui ne respectaient pas l'ordre chronologique, et qui se présentaient parfois comme l'œuvre inachevée de Nietzsche qu'il n'aurait pas eu le temps de terminer. Ces éditions, parfois fautives, et non scientifiques par leur caractère sélectif, se sont révélées être des mystifications, puisqu'il est établi depuis les années 50 que Nietzsche avait abandonné l'idée d'écrire une somme de son "système".
Parmi les grands noms influencés par lui : Alfred Adler, Georges Bataille, Albert Camus, Cioran, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Sigmund Freud, André Gide, Hermann Hesse, Carl Jung, Martin Heidegger, André Malraux, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Max Scheler, Peter Sloterdijk, August Strindberg, Paul Valéry, Rudolf Steiner.
Ces dernières années, surtout dans les milieux intellectuels français, à la suite de l'arrivée de philosophes dits nouveaux (largement en réaction contre l'idéologie de gauche) la philosophie de Nietzsche tend à être rejetée dans le domaine de l'anti-humanisme barbare. Mais de nombreux chercheurs de toutes l'Europe travaillent encore à l'interprétation de Nietzsche, comme le montre le site HyperNietzsche, et sa pensée demeure actuelle pour beaucoup de philosophes qui s'interrogent sur l'essence de la civilisation occidentale et son avenir jugé souvent inquiétant.
→ Voir bibliographie détaillée
→ The Nietzsche Channel : édition Colli-Montinari (en allemand et en anglais)
→ HyperNietzsche : Manuscrits
→ Friedrich Nietzsche : édition Henri Albert
→ Wiki Nietzsche : édition Henri Albert
→ Nietzsche à la lettre : Traductions de lettres
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