Emmanuel Lévinas (30 décembre 1905 au calendrier julien / 12 janvier 1906 - 25 décembre 1995 au calendrier grégorien) est un philosophe d'origine lituanienne, né à Kovno, naturalisé français en 1930 après s'y être installé. Il a reçu dès son enfance une éducation juive traditionnelle, principalement axée sur la Torah. Il a été plus tard introduit au Talmud par l'énigmatique "Monsieur Chouchani".
Lévinas a profondément été influencé par Edmund Husserl et Martin Heidegger, qu'il a rencontrés à l'Université de Fribourg et dont il a introduit l'œuvre en France, notamment les Méditations Cartésiennes de Husserl dont il a assuré la traduction. Son travail philosophique a également été marqué par la tradition juive, et par la condition juive elle-même, Levinas ayant été interné dans un camp de prisonniers israélites durant la Seconde Guerre Mondiale.
Lévinas est né à Kovno en Lituanie le 30 décembre 1905 (selon le calendrier julien en vigueur alors dans l'empire russe, soit le 12 janvier 1906 selon le calendrier grégorien).
Fils de Jehiel Levyne (Lévinas) et de Déborah Gurvic, Emmanuel est l'aîné d'une famille de trois enfants : Boris (né en 1909) et Aminadab (né en 1913).
Son père est libraire et la famille parle russe. Un professeur particulier enseigne aux trois enfants (trois garçons) l'hébreu à partir de la lecture de la Bible.
La guerre de 1914 pousse la famille à fuir en Russie à Karkhov (Ukraine) jusqu'en 1920. C'est à Karkhov qu'Emmanuel Levinas entre au lycée, malgré le numerus clausus (limitation discriminatoire) permettant à seulement cinq enfants juifs d'y être admis. Il y lit les grands écrivains russes, notamment Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et Dostoïevski.
Au cours des années 20, Lévinas se rend en France à Strasbourg pour suivre des études de philosophie (1923-1927). Il rencontre Maurice Blanchot avec lequel il entretiendra une profonde amitié.
De 1928 à 1929, il est l'élève, à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) de Husserl (deux semestres) puis de Heidegger (un semestre). Après avoir soutenu sa thèse de doctorat Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl (1930), il s'établit à Paris.
En 1931, il obtient la nationalité française. Marié à Raïssa (Marguerite) Lévi (1932), il œuvre à l'Alliance Israélite Universelle (A.I.U.) de 1933 à 1939.
Les Lévinas auront trois enfants, dont le pianiste et compositeur Michaël Lévinas.
Lévinas est mobilisé en 1939 et fait prisonnier à Rennes ; puis transporté en Allemagne, près de Hanovre. Après la guerre, il donne des commentaires talmudiques aux Colloques des Intellectuels Juifs de France, réunis dans les "Lectures Talmudiques" et "Nouvelles Lectures Talmudiques". Malgré sa prédilection dans ce domaine, il ne se prétendra jamais "talmudiste", c'est-à-dire maître ès Talmud, mais "amateur, avec toute la connotation amoureuse du terme".
De 1964 à 1975, Lévinas entreprendra sa carrière universitaire. Celle-ci le conduira de Poitiers, par Paris-Nanterre (1967), à la Sorbonne (1973).
Emmanuel Lévinas décède à Paris le 25 décembre 1995 pendant la fête de Hanoucca.
La pensée de Lévinas se rencontre au carrefour de la phénoménologie et de la philosophie existentielle. Elle questionne les fondements de l'ontologie pour présenter l'humanisme comme « lieu éthique » de la transcendance. Regard vers le passé (mémoire) et vers le futur, cette pensée arrache le sujet au sol sur lequel ce dernier pense reposer (transcendance) pour le « planter » de manière nouvelle dans une humanité qui ne cesse de se dédire tout au long de sa propre histoire (immanence).
Emmanuel Lévinas évoque rarement ses quatre années de captivité dans un stalag en Allemagne. Pourtant, il a été blessé jusque dans sa chair par l'antisémitisme. L'expérience de l'humiliation et la souffrance inutile le conduisent à professer son judaïsme comme un humanisme. Pour lui, l'antisémitisme désigne la haine de l'autre homme. Son expérience repose sur un vécu chargé d'affects très divers, sur des faits traumatiques non nommés.
En partant de son expérience de la guerre et des camps de travaux, Lévinas « démonte » la philosophie de l'être et propose une philosophie de l'autre. Entre l'hitlérisme pressenti et l'impérieuse responsabilité d'enseigner les générations futures sur le devoir de mémoire, Lévinas s'efforce de porter sur l'histoire un regard sans haine ni ressentiment. Lévinas n'a pas été à Auschwitz, toutefois il y a perdu toute sa famille. Pour lui, survivre ressemble à un privilège. Mais dans cet ajournement de la mort, le survivant Lévinas fait l'étrange expérience d'une liberté qui se découvre responsable pour l'autre homme à l'infini.
Après Auschwitz, l'idée de Dieu s'est imposée comme une manière différente –voire même une « seconde religion »– de présenter Dieu et le sens de la souffrance humaine. En réponse à l'affirmation totalitaire de la pensée humaine et son enracinement jusqu'au plus profond de l'être, Lévinas va –au sortir de la guerre– s'attacher à déployer une éthique qui envisage la souffrance dans une perspective interhumaine, c'est-à-dire dans une non-indifférence des uns aux autres.
Chez Emmanuel Lévinas, la notion de transcendance surgit d'une humanité souffrante et évoque d'entrée de jeu l'athéisme, c'est-à-dire la condition d'un être séparé. Il ne s'agit ni de venir au secours du divin ni de le nier. Se rapporter à l'absolu en athée c'est s'offrir au dialogue avec l'Autre et non pas le réduire à l'objet d'un discours. Ce faisant, Lévinas ne cherche pas à présenter des preuves de l'existence de Dieu. Il indique comment se produit l'emphase de l'infini dans le fini. Ce n'est pas Dieu qui est recherché dans le prochain, c'est l'Autre qui obsède la conscience dans la proximité du prochain et qui lui signifie sa subordination à autrui.
La pensée de Lévinas se rencontre au carrefour de la phénoménologie et de la philosophie existentielle. Elle questionne les fondements de l'ontologie pour présenter l'humanisme comme «lieu éthique» de la transcendance. Regard vers le passé (mémoire) et vers le futur, cette pensée arrache le sujet au sol sur lequel ce dernier pense reposer (transcendance) pour le «planter» de manière nouvelle dans une humanité qui ne cesse de se dédire tout au long de sa propre histoire (immanence et incarnation). Prendre la parole dans un tel contexte, c'est laisser résonner «la parole de Dieu» au sein d'une «histoire sainte», parce que pleinement orientée vers l'autre homme.
Lévinas a marqué la philosophie de la fin du 20iè siècle. Par ses œuvres, il est présent dans de nombreux débats contemporains, comme s’il les avait anticipés. Sa pensée a paru s’incarner dans une époque (les années 1990), à tel point que la référence à Lévinas a fini par valoir par elle-même. Le registre, l’espace culturel dans laquelle la référence à Lévinas s’est imposée est celui de l’éthique. Mais qu’est-ce que l’éthique, en particulier pour Lévinas ?
Pendant les 30 glorieuses, tout ce qui se réfère à la morale relève de l’ordre bourgeois et est rejeté. Les grands débats sont marqués par le marxisme, il y a une surdétermination politique de la philosophie. Lévinas, alors en pleine activité, n’est pas à la mode, ce qui ne signifie pas que ce dernier ne soit pas attentif à la pensée de son époque. L’attention de la pensée marxiste à l’histoire et la subordination de l’individu au projet politique relèvent de ce que Lévinas appelle la Totalité, (cf « la mort du sujet (qui est un montage du discours pour Lacan, Barthes, Foucault, Lévi-Strauss) »). Le retour de la subjectivité au cours de la récession des années 1970 rend possible l’attention à Lévinas.
A ce moment-là, le besoin de se réapproprier l’individualité agissante est grand, c’est la période de l’humanitaire, de la morale altruiste, voire de l’inflation éthique ("we are the world"). La responsabilité lévinassienne semble être un cadre théorique approprié à cette époque. Cependant, n’y-a-t-il pas là un contresens complet? La responsabilité lévinassienne est une détermination originaire du sujet, précédant les déterminations psychologiques ou sociologiques. La pensée de Lévinas court alors le risque d’être détournée en idéologie.
L’éthique philosophique ne doit pas être confondue avec les « codes éthiques » qui naissent ou s’amplifient dans les années 80 : éthiques professionnelles (médicale, journalistique), déontologies parcellisées, contractualisme, (on a parlé d'une « La valse aux éthiquettes »)… Cette multiplication provoque un relativisme éthique qui n’a rien à voir avec la pensée de Lévinas, qui n’a pas pour ambition de fournir une théorie éthique au sens d’un code moral ou d’une éthique prescriptive au sens kantien (on peut entendre l’éthique comme la morale objectivée, fondée en raison, ce que fait Kant).
Pour Lévinas, rencontrer l'Autre c'est avoir l'idée de l'infini telle que la définit Descartes, c'est-à-dire (par définition), avoir la pensée de ce que l'on ne peut pas penser, avoir l'idée de ce dont on peut pas avoi idée, de désirer ce qui ne pourra jamais combler mon désir (car le rapport à l'Autre est Désir et bonté). D'où cette étrange phrase de la première section de Totalité et Infini: "Le Désir méptaphysique de l'absolument Autre est satisfait dans la mesure où il ne l'est pas."
« Dé-visager » quelqu’un, c’est détruire son visage en le décomposant, en le réduisant à un ensemble de qualités sensibles. Pour Lévinas, le visage est nu, sans qualités, un "trou dans le monde" (Sartre). Lorsque je suis confronté au, il me met en question. Je suis destitué, traumatisé, violenté. « L’éthique, c’est ce qui provoque un dérangement dans le sujet ». Ainsi, le registre « bien-pensant » de l’éthique bourgeoise ou de l’égalitarisme, celui de la charité, de l’altruisme, de la récrimination moralisante, n’est pas celui de Lévinas car ses postures de charité confortent le sujet dans son identité, dans sa contenance subjective. Ma charité me fait du bien, alors que la relation éthique lévinassienne me traumatise. Ainsi le lieu du contresens à propos de Lévinas est la morale (cf Alain BADIOU : La morale). Comme l'écrit Lévinas, « Il importe au plus haut point de ne pas être dupe de la morale » (Totalité et infini: Préface). Qu’en est-il de la question morale chez Lévinas ?
« Dans le geste altruiste, quelque chose de ma liberté, de ma puissance, trouve à s’exercer ». L’idée rousseauiste de « pitié naturelle », venant de l’identification à autrui souffrant, suggère que "l’humain de l’homme" tiendrait dans le partage de la détresse. Au contraire, chez Lévinas, on trouve un désespoir face à l’inhumanité de l’homme faisant face à l’humain, une rupture de la tradition humaniste. Lévinas, en tant que rescapé de la Shoa où périt toute sa famille, a intégré la « banalité du mal » de Arendt, question qui renvoie à la « radicalité du mal » kantienne (avant toute action sensible, il y a un mal radical qui forme terreau). Ainsi, chez Lévinas, il n’y a pas de refoulement hors de l’humain de l’inhumain, pas d’ « empire du mal ». Le mal est une charge à porter, indéfinissable, impossible à circonscrire, infinie.
Par conséquent, le propre de la responsabilité face à ce mal est d’être aussi infinie, au sens où l’on en a jamais fini avec elle. « Plus je suis juste, plus je suis injuste ». La sympathie n’est donc pas pour Lévinas une affection naturelle, sur laquelle on peut fonder une morale du sentiment, elle est au contraire « contre-nature ».
L’éthique pour Lévinas est ce qui est en moi, mais ne vient pas de moi. De moi-même, je persévère dans mon être, dans mon inter-essement ou conatus essendi (Spinoza). Quelque chose d’étranger vient rompre cette spontanéité, me "des-inter-esser", me couper en deux entre moi et moi. C’est la figure de la « défection de l’être », du visage de l’autre. C’est le « visage » de l’autre qui fait effraction dans mon être et rompt ma tranquillité.
Il y a donc chez Lévinas une désubjectivisation du sujet par le visage : le sujet est altéré dès le départ, de manière pré-originaire. Les effets pratiques de l’éthique lévinassienne portent en particulier sur la politique, même si celle-ci n’a pas été travaillée par Lévinas en tant que telle. Les deux concepts clefs pour les questions de type politique sont : la "justice" et le "tiers". La politique (ou la justice) apparaît ainsi comme une « éthique de l’éthique » : la défection du sujet face au visage montre que la question éthique se joue dans le face à face, c'est-à-dire à deux, qu’en est-il alors des tiers ?
Sans visages, les tiers viennent faire valoir une revendication éthique, une objection éthique de l’éthique elle-même.Que devient alors le duo éthique, fondamentalement asymétrique et inégalitaire (le sujet n’a pas de visage) lors de l’irruption du tiers ? Le rapport éthique est-il ruiné par les places interchangeables sur lesquelles se fonde la justice depuis Kant ?
Dans cette tension éthique/justice, l’égalité pose problème car la singularité du visage ne peut pas s’y faire valoir. L’incompatibilité de ces deux ordres hétérogènes est une des grandes questions posées au lecteur de Lévinas.
En effet, la solution lévinassienne à ce problème est d’ordre diachronique, elle se passe dans une série d’interruptions : Toute politique porte le péril d’une tyrannie si elle est laissée à elle-même. L’interruption justicielle du face à face doit donc elle-même être interrompue par le point de vue éthique. Lévinas donne l’image du tribunal :
Il y a chez Lévinas un paradoxe éthique/justice. La politique ne se pose pas comme sphère autonome : « politique après ! »(Recueil talmudique : Au-delà du verset), elle ne peut pas être première. Au contraire la philosophie première chez Lévinas est l’éthique, la politique est une question qui vient après une réponse. La question de l’égalité « justicielle », si elle vient avant la réponse éthique, court-circuite la relation éthique. Comment la dissymétrie éthique peut-elle se symétriser en justice, dans un passage de 2 à 2+n, ceci est la question politique lévinassienne par excellence.
Le Devoir de mémoire : la libération des camps
1906-2006 : Centenaire de la naissance d'Emmanuel Levinas
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